Chroniques de la vie mutilée #4 : de la rage de vivre et de son contraire

Chroniques de la vie mutilée #4 : de la rage de vivre et de son contraire

L’on pourrait facilement croire que le contraire de la rage de vivre est le renoncement mais même le renoncement demande un effort, une effusion passionnelle. Il consiste en une sorte de manifestation révoltée ou mésadaptée du vouloir-vivre, où l’homme se trouve ou bien dans l’impossibilité d’accepter le scandale de l’existence ou bien dénué des moyens qui lui permettraient d’y faire face. Par suite, le renonciateur saute si bien dans l’intervalle de l’instant et vit si intensément les contradictions auxquelles il fait face que le renoncement devient pour lui la seule voie possible.

Le vrai contraire de la rage de vivre est plutôt l’indifférence. Car au lieu de sauter à pieds joints dans l’intervalle de l’instant, l’homme en proie à l’indifférence se laisse plutôt dériver dans les interstices du temps où se dissout lentement la substance de son dilemme éthique. Il égrène sa révolte ou sa mésadaptation au moyen d’un chapelet de petites habitudes. Il ne sait plus saisir la tension qui l’anime et la concentrer en ces décharges créatrices que l’on appelle « actes de volonté ». Il se laisse plutôt ballotter au travers de l’existence, trimbaler comme une simple matière sociale soumise aux seules lois de la causalité. Il est d’autant plus difficile à atteindre que son esprit est devenu, pour ainsi dire, une machine à délayer les enivrements, à attiédir les fièvres. Au fin mot, sa liberté n’est plus qu’un misérable déterminisme, et son humanité une simple apparence.

Que l’on s’imagine maintenant, afin d’illustrer des réjouissants propos, l’exemple malheureux d’un homme (mais c’eût pu être une civilisation) s’adonnant à devoir foncer, dans un avenir prévisible, droit sur un mur. À la lumière de ce que nous venons de dire, nous préférerions certainement que cet homme ou que cette civilisation adopte l’attitude consistant à assumer la finitude du choc à venir et donc par le fait même le renoncement qui est inhérent à une telle assomption, plutôt que l’attitude friponne qui consisterait à s’en détourner, à se barder d’habitudes pour mieux ne pas y penser, ou même à faire mine de s’en soucier, question d’éloigner les cas de conscience, les protestations et toutes ces petites choses importunes qui troublent le cours tranquille de l’indifférence.

Posologie de l’espoir

Posologie de l’espoir

L’espoir est la survivance de la rage d’agir au-delà de l’impuissance. Lorsque le désir qui habite un homme a des aboutissants qui ne sont plus à sa portée, il ne lui reste plus qu’à espérer, c’est-à-dire à propulser ce qui lui reste de rage d’agir dans les hauteurs, comme on jette une bouteille à la mer, comme on couche les mots sur une feuille de papier: pour les autres, pour que l’élément de sa propre pensée leur devienne accessible et qu’ils puissent participer à son impossible édification; ou alors pour soi-même, pour se délester un moment, le temps de laisser mûrir le fruit inaccessible, le temps d’accumuler des forces fraîches et de revenir, porté par un élan nouveau. Il est par conséquent inexact d’affirmer, à l’instar d’Albert Camus, que le fait d’espérer constitue une sorte de résignation. Lire la suite « Posologie de l’espoir »