Chroniques de la vie mutilée #4 : de la rage de vivre et de son contraire

Chroniques de la vie mutilée #4 : de la rage de vivre et de son contraire

L’on pourrait facilement croire que le contraire de la rage de vivre est le renoncement mais même le renoncement demande un effort, une effusion passionnelle. Il consiste en une sorte de manifestation révoltée ou mésadaptée du vouloir-vivre, où l’homme se trouve ou bien dans l’impossibilité d’accepter le scandale de l’existence ou bien dénué des moyens qui lui permettraient d’y faire face. Par suite, le renonciateur saute si bien dans l’intervalle de l’instant et vit si intensément les contradictions auxquelles il fait face que le renoncement devient pour lui la seule voie possible. Lire la suite « Chroniques de la vie mutilée #4 : de la rage de vivre et de son contraire »

Faux froid

Faux froid

Lorsque dans le cristal de la nuit nous regardons les étoiles, elles peuvent facilement nous apparaître, de la distance infinie où elles se trouvent, terriblement froides. Isolées dans leur océan ténébreux, elles ont en effet l’allure de petites billes de glace qui ne font que refléter la lumière de quelque mystérieuse lune lointaine.

Les étoiles me font penser aux philosophes. Lire la suite « Faux froid »

Les mangeurs de bébés

Les mangeurs de bébés

Cet improbable bout de chair, concentré de beauté et d’intelligence, qui provoque quotidiennement des ouragans dans mes souvenirs et des tornades dans ma cervelle, et que j’appelle ma « fille », aura cinq ans d’ici quelques semaines. Cela signifie que le tendre chapitre de sa petite enfance s’achève déjà et qu’elle commencera bientôt, dans quelques mois, si ce n’est dans quelques semaines, à devenir quelque chose comme une grande enfant. Tantôt, elle franchira les portes de la plus noble des institutions de la civilisation (bien que les hommes l’oublient trop souvent !) : l’école, où elle découvrira qu’il y a un monde de savoir, de sagesse et d’aventure qui s’étend bien au-delà du cercle étroit qu’elle forme avec son Papa et sa Maman. Bien que l’idée de voir éclore la précieuse vie dont ma fille est porteuse m’emplisse évidemment de fierté, je ne peux nier que je ressens une certaine tristesse à l’idée que cette douce époque s’achève déjà. Lire la suite « Les mangeurs de bébés »

Chroniques de la vie mutilée #3: Commodité catastrophique

Chroniques de la vie mutilée #3: Commodité catastrophique

La crise écologique qui nous pend au bout du nez relève d’une responsabilité collective, donc abstraite. Pour cette raison, elle prend aux yeux de beaucoup d’individus un air d’inéluctabilité, comme s’il y avait là des forces naturelles qui se manifestaient, des forces qui dépassent l’échelle de l’action humaine. Mieux : il semble que celui qui oserait mettre le pied dans l’engrenage pour s’attaquer à ces forces naturelles risquerait de provoquer une nouvelle catastrophe – par exemple l’effondrement de l’économie – dont il aurait à prendre la responsabilité sur ses épaules. Conséquemment, entre deux catastrophes possibles, les hommes choisissent la plus commode : c’est-à-dire celle dont ils ne peuvent être tenus responsables. D’où l’inaction actuelle.

La fin du grand rêve

La fin du grand rêve

J’ai toujours été fasciné par la progression étonnamment rapide de la carrière de John Lennon. Que l’on y songe: en 1965, il n’est encore qu’une espèce de Backstreet Boy de luxe dont la principale fonction est de faire frémir les jeunes minettes à la sexualité encore recouverte du manteau oppressant de la religion. À peine deux années plus tard, en 1967, il devient l’un des grands prêtres idéalistes de la vague hippie en proclamant, un joint à la main, et quelques amphétamines dans le corps, le pouvoir rédempteur de l’amour et de la paix sur terre. Trois petites années passent encore et cette fois, le Lennon nouveau crie sa désillusion la plus complète à l’égard des idées grandioses des années soixante. Lire la suite « La fin du grand rêve »

Chroniques de la vie mutilée #2: Le journaliste intérieur

Chroniques de la vie mutilée #2: Le journaliste intérieur

Le spectacle médiatique caractéristique de notre époque déteint si bien sur nous, hommes de la postmodernité, que lorsque nous n’y prenons gare, l’esprit journalistique vient court-circuiter sans cesse notre faculté de réflexion. En fait, exposés quotidiennement comme nous le sommes aux surabondantes sources d’information qui nous entourent, cet esprit devient véritablement une seconde nature, une sorte d’indélogeable incrustation psychique que nous pouvons à bon droit appeler notre journaliste intérieur. Lire la suite « Chroniques de la vie mutilée #2: Le journaliste intérieur »

Citation de la semaine: Matthew B. Crawford

Citation de la semaine: Matthew B. Crawford

L’admiration de l’excellence humaine relève d’un ethos aristocratique. […] l’égalité est elle-même un idéal aristocratique. C’est l’idéal de l’amitié entre ceux qui se tiennent à distance de la masse et se reconnaissent entre eux comme des pairs. En revanche, l’idéal bourgeois ne repose pas sur un principe d’égalité, mais sur un principe d’équivalence – sur l’idée d’une interchangeabilité qui efface les différences de rang. […] nos intuitions aristocratiques peuvent en fait contribuer à humaniser et approfondir nos convictions démocratiques plutôt que les menacer.

– Éloge du carburateur

Le brasier du monde

Le brasier du monde

C’était le jour de Noël et, assis sur un vieux fauteuil grinçant, je contemplais avec amour le feu que je venais d’allumer. Bercé par les lumières chatoyantes du brasier et les crépitements qui s’échappent de l’âtre, je me mis alors à songer que l’ensemble des petits gestes qui président à la préparation d’un bon feu constitue certainement l’un des plus grands bonheur de la vie. Il y a en effet un indicible et fascinant quelque chose dans le plaisir de fendre le bois – un plaisir rendu franc par la violence du contact avec la matière, puis dans l’étreinte donnée aux bûches pour les transporter jusqu’au lieu d’immolation, et ensuite dans le tourbillonnement des caresses olfactives, doucement dispensées par ces si précieux matériaux que sont érables, bouleaux, cèdres et autres trembles. C’est enfin dans le moment solennel où les cylindriques victimes sont empilées sur l’autel métallique, prêtes à être sacrifiées pour le seul agrément des convives rassemblés. Lire la suite « Le brasier du monde »

Citation de la semaine: Vladimir Jankélévitch

Citation de la semaine: Vladimir Jankélévitch

« […] la philosophie […] existe à peine, c’est-à-dire n’existe que par surprise et quand on détourne les yeux; dès qu’on la considère trop attentivement, on la voit devenir autre chose, psychologie, sociologie ou histoire de la philosophie des autres, car elle vit des miettes des sciences positives; la philosophie existe en gros, comme effet de masse ou d’approximation, alors que de près elle se désagrège à l’infini. »

– Philosophie première