Cet improbable bout de chair, concentré de beauté et d’intelligence, qui provoque quotidiennement des ouragans dans mes souvenirs et des tornades dans ma cervelle, et que j’appelle ma « fille », aura cinq ans d’ici quelques semaines. Cela signifie que le tendre chapitre de sa petite enfance s’achève déjà et qu’elle commencera bientôt, dans quelques mois, si ce n’est dans quelques semaines, à devenir quelque chose comme une grande enfant. Tantôt, elle franchira les portes de la plus noble des institutions de la civilisation (bien que les hommes l’oublient trop souvent !) : l’école, où elle découvrira qu’il y a un monde de savoir, de sagesse et d’aventure qui s’étend bien au-delà du cercle étroit qu’elle forme avec son Papa et sa Maman. Bien que l’idée de voir éclore la précieuse vie dont ma fille est porteuse m’emplisse évidemment de fierté, je ne peux nier que je ressens une certaine tristesse à l’idée que cette douce époque s’achève déjà. Ces temps-ci, il me semble sentir sous la peau de ma poitrine une sorte d’aiguillon qui, chaque fois que je croise un enfant plus jeune ou bien – pire calamité encore – un bébé, s’enfonce un peu plus profond vers ma petite pompe à sentiments toute suintante d’hémoglobine.

Mais parallèlement à ceci, j’éprouve la plus grande méfiance à l’égard de cette nostalgie pour les premières années de ma fille. Mieux : j’ai pour idée qu’un homme qui se laisserait traîner en de tels sentiments pourrait à bon droit se trouver qualifié d’immonde mollasson, d’abject chignard ou bien de flasque pleurnicheur de bas étage. Que l’on ne croit pas pour autant que ces propos intempérants soient motivés par un quelconque accès d’esprit machiste. Car bien que je sois moi-même un être remarquablement viril, comme cela transpire d’ailleurs de mes écrits philosophiques, je cultive tout de même une certaine sensibilité qui, soit dit en passant, trouve beaucoup de succès auprès des demoiselles. Non : ici je ne fais qu’intuitionner, d’une manière somme toute raisonnable, que ce qui s’attriste de l’action du temps sur ma progéniture n’est que la partie inférieure de mon être, l’envers dégénéré de mon organisme qui voudrait bien retourner au néant duquel il a jadis été tiré. Et puisque l’expérience m’a appris que j’ai bien quelques petites choses en commun avec mes semblables, je pense aussi pouvoir affirmer que nous sommes tous porteurs de cette même partie inférieure, la preuve étant que nous nous épanchons tous de la manière la plus grotesque à la vue d’une nouvelle petite personne.

Il faut dire, à leur défense, que les bébés ont bien certains atouts en main : la douceur de leur peau, la qualité de leur odeur – lorsqu’elle n’est pas entachée par les dysfonctionnements ou par les surfonctionnements de leur appareil digestif, la chaleur réconfortante qui émane de leur petit organisme. Mais surtout, ils ont l’avantage de ne pas être encore entachés par le mensonge dont les adultes recouvrent leur vie, et qui non seulement la rend si lourde à porter mais qui rend également, parfois, la fréquentation des autres si pénible. Avec le poupon, un lien concret dénué de toutes les contraintes aliénantes de la vie sociale peut s’établir en un clin d’œil. Ce lien peut être d’autant plus bouleversant qu’il nous renvoie au rapport intérieur que nous entretenons avec le bébé qui nous habite. Car effectivement, toute psychologie de pacotille à part, nous demeurons toujours, en quelque partie de nous, une sorte de bébé ayant la faculté de voir le monde d’un œil neuf à chacune des secondes qui passe. Or, il se trouve que la vie avec un enfant éveille soudainement cette réalité intérieure qui s’était quelque peu pétrifiée avec les années et la rend sensible. Seulement, elle ne se révèle pas dans sa fraîcheur originelle, mais plutôt selon le filtre dont nous l’avons recouvert. C’est-à-dire que dans la manière dont nous interagissons avec les enfants qui nous entourent se reflète la dynamique que nous entretenons avec notre propre rejeton intérieur. Par exemple, la difficulté notoire que les adultes éprouvent à comprendre les enfants s’explique par le fait que le nécessaire mensonge qui est au cœur de leur vie ne peut que les éloigner de leur bébé intérieur, lequel est pure et sincère spontanéité. Ils se perdent alors eux-mêmes de vue et leurs petits semblables leur paraissent d’autant plus étrangers.

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Ce schisme donne lieu à un impressionnant foisonnement de dysfonctions comportementales, duquel nous pouvons tout de même dégager deux principales catégories : celle où l’esprit de l’enfance est répudié et celle où l’esprit de l’enfance se trouve surélevé. Le premier cas concerne ces personnages qui, totalement absorbés par le mensonge de leur propre vie, ou bien devenus cyniques à son égard, ne comprennent rien de rien aux enfants. Pensons par exemple à ce père autoritaire incarné par Brad Pitt dans The Tree of Life, le magnifique film de Terrence Malick : empêtré dans les contraintes de sa vie professionnelle, ce père devient étranger au monde de ses trois fils. Par moments, il bafoue même leur innocence, comme en une manière de refouler au plus profond de lui tout un monde d’impressions qui, au contact de l’enfance de ses fils, aspiraient à remonter jusqu’à la surface. Toutefois, en ce qui concerne notre étude, c’est surtout le deuxième cas de la surélévation de l’enfance qui nous intéresse, car il est le plus fondamental au regard de la nature humaine. En effet, les hommes qui répudient l’enfance ne le font que parce qu’elle leur est devenue douloureuse et cela même en raison du fait que secrètement, ils la chérissent d’autant plus. Caractérisons donc maintenant le cas de la surélévation de l’enfance en présentant un type social particulier qui en représente en quelque sorte le condensé incarné parfait. Ce type social est celui des mangeurs de bébés.

Les mangeurs de bébés se rencontrent essentiellement sous la forme féminine, puisque la construction sociale de l’instinct maternel donne en quelque sorte une licence au beau sexe afin que cette propension puisse s’exprimer au travers lui. Au contraire, les hommes possèdent à cet égard une certaine pudeur et aussi cette propension, qui ne les habite pas moins, s’observe plutôt sous la forme d’une approbation tacite et silencieuse. La femme-type qui nous intéresse ici est donc pourvue d’un certain âge; elle est sentimentalement incomprise, possiblement frustrée par la médiocrité de sa carrière et ses enfants, si elle en a, ne la prennent probablement pas au sérieux. La cause de ce lamentable état n’est donc pas qu’elle ait enterré l’esprit de son enfance en cédant au cynisme, mais bien plutôt d’avoir progressivement oublié en quoi il consiste exactement, suscitant un désir d’autant plus grand de le retrouver. Avec pour résultat qu’il en a fini par prendre une immense valeur à ses yeux, jusqu’à éventuellement lui apparaître comme une sorte de paradis perdu qu’elle souhaiterait retrouver plus que tout au monde.

Afin de pallier à cette déchirante absence, elle a développé ce piètre succédané consistant en une bonté mielleuse sous lequel elle dissimule d’ailleurs son capital d’amertume. Alors que l’on écoule habituellement ce type de capital en vampirisant ses semblables, la bonté empêche notre mangeuse de bébés de concevoir de si funestes desseins. C’est pourquoi elle se retourne plutôt vers les rejetons qui l’entourent. Elle les déifie littéralement – au grand jour si elle est dénuée de jugement, secrètement si elle a le moindrement l’esprit rusé. L’amour dont elle gratifie le petit bout de chou qui lui tombe sous la main consiste en un curieux mélange de pitié et d’instinct de possession. C’est une pitié bien sûr pour la fragilité de l’être qui s’offre à son regard mais l’observateur averti ne pourra qu’apercevoir le jeu de miroir qui se déroule entre une telle femme et un tel poupon : car ce n’est jamais que d’elle-même dont elle a pitié – elle qui porte son inutile souffrance derrière le voile de sa bonté. Pour cette raison, elle voudrait, dans ses fantasmes les plus obscurs (dont elle n’a d’ailleurs aucunement conscience), arracher l’enfant des bras de sa mère comme elle voudrait elle-même être arrachée de sa propre vie par une main secourable. Elle l’emporterait loin, très loin, là où il ne serait plus qu’à elle, son cher et petit paradis perdu.

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Évidemment, il est difficile de s’empêcher d’observer qu’une telle créature, en proie à d’aussi misérables sentiments, ne peut qu’être profondément corrompue. Mais je prétendrai ici, non sans hardiesse – ce qui est d’ailleurs tout à mon honneur, que tout homme quel qu’il soit porte en lui le germe d’une telle attitude. En effet, dans la mesure où nous sommes tous confrontés au mensonge de l’existence adulte, nous partageons aussi, à des degrés divers, la nostalgie de l’enfance. Qui ne regrette pas ce temps béni où tout était plus simple et plus vrai, où la mort n’avait pas encore de nom ? Et qui ne voudrait pas plonger jusqu’aux tréfonds de son âme pour y saisir le poupon qui gazouille doucement et l’emporter loin, là où plus rien n’entraverait le tendre règne de son égoïsme infini ? Il me semble bien que nous trempons tous, en quelque partie de nous, en de tels états d’esprit. Y compris dans le cas de cet homme qui voudrait secrètement gratifier sa fille d’une étreinte si oppressante qu’elle en cesserait de grandir : car c’est son propre être intérieur qu’il rêve en fait d’étreindre de la sorte. Dans quel but ? Pour le couvrir d’un amour infini ? Ou pour faire taire définitivement ses gazouillis, sublimes gazouillis, au souvenir desquels ne filtre que trop bien la douleur du passage des choses ? Un peu des deux sans doute.

En tout et pour tout, le nœud de cette funeste histoire ne consiste donc finalement qu’en ce malheureux schisme, en cette aliénation intérieure de l’homme adulte face à son pendant juvénile. C’est ce schisme qui déforme la vision que nous avons de nos petits semblables, tout comme c’est lui aussi qui pousse l’aiguillon sous ma peau lorsque je jette un regard sur ma fille grandissante. Mais alors, il ne se pose plus qu’une seule question : comment défaire le nœud? Comment retirer cet aiguillon? Ma foi, c’est un problème difficile car les deux parties prenantes qui s’entremêlent pour former ce nœud semblent foncièrement irréconciliables. Un problème difficile ? Non : insoluble. L’aiguillon ne peut être retiré et d’ailleurs, il est de toute façon voué à s’enfoncer jusqu’au bout. Il ne reste qu’à freiner sa progression le plus longtemps possible. Mais comment s’y prendre ? Il s’agit de jouer, toujours jouer, de faire du grand mensonge un théâtre au travers duquel la lumière de l’enfance puisse filtrer, et de veiller à ce que le jeu ne fasse que se prolonger et prendre les proportions qui sont celles de la vie adulte.

Une réflexion sur “Les mangeurs de bébés

  1. N’est-ce pas simplement de devoir « faire son deuil » ? Et n’est-ce pas prématuré, car vous allez perdre votre petite fille pour en découvrir une autre qui sera encore une petite fille pendant quelques années…

    J’avais oublié de vous conseiller cette lecture, qui est certes quelque peu hors sujet, mais qui pourrait vous intéresser (ou pas) en tant que parent : http://www.fondationjeanpiaget.ch/fjp/site/textes/VE/JP43_dvp_mental.pdf. Implicitement, les « mensonges » (croyances ?) des adultes ressortent de ce texte, mais nous n’en avons pas conscience, nous préférons penser que les enfants se trompent.

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