Comment ? Vous me demandez quelle est l’utilité de la philosophie ? Vous ne voyez pour toute substance de cette auguste discipline qu’un bavardage abscons et prétentieux ? Vous croyez que les philosophes sont tous d’ennuyants puceaux qui ne cherchent au fond qu’à tirer leur épingle du jeu en s’adonnant à ce qu’ils font de mieux, c’est-à-dire élucubrer ? Flibustiers de carnaval ! Moules à gaufres ! Simili-martiens à la graisse de cabestan ! Bougres de papous des Carpathes! Ne savez-vous donc pas que sur le navire de l’esprit, le philosophe est destiné à occuper la première place parmi les membres de l’équipage ? Que dénué de sa ferme gouvernance, même la plus majestueuse des caravelles ne parviendra qu’à dériver piteusement dans les eaux boueuses de son port d’attache ?

Que le lecteur pardonne cette intempérante entrée en matière d’un homme qui a les choses philosophiques à cœur. Et si ce n’est pas trop exiger de sa bonne volonté, qu’il veuille bien garder un œil attentif sur ce qui va suivre.

Imaginons l’esprit comme un grand navire lancé sur les flots d’une mer infinie, chaque membre de l’équipage correspondant à une partie de l’esprit. Car, bien entendu, l’esprit n’est pas constitué comme un tout indivisible, mais bien plutôt comme un agrégat de perspectives diverses, comme une collectivité en proie à tout un monde de divisions. La preuve étant que constamment, nous hésitons, tergiversons, nous sommes déchirés, incertains, de multiples voix s’expriment en nous et nous rendent inconstants – comme c’est le cas pour toute collectivité. Le navire de l’esprit est lui aussi en proie à ces calamités. De la proue à la poupe, des personnages de toutes sortes vaquent à diverses occupations, avec plus ou moins de vaillance, en étant plus ou moins coordonnés. Avec pour résultat que le bâtiment vogue confusément dans les eaux de l’existence. Alors l’évidence s’impose : il lui faudrait les services d’un gouvernant qui aurait l’amabilité de lui fournir quelque principe directeur.

Parmi la foule bigarrée qui peuple le navire, qui donc pourrait occuper ce poste de gouvernant ? Le matelot ? Bien sûr que non: sa force brute est requise afin de faire avancer le bateau et d’exécuter toutes les besognes qui sont nécessaires à la vie navale, de la même façon que les parties les moins subtiles de notre esprit – celles qui nous habitent lorsque nous vaquons aux basses tâches de l’existence, ne sauraient nous guider au travers du labyrinthe de la vie de l’esprit. Lorsque les choses se corsent, que nous nous trouvons pris au cœur de problèmes insolubles, nous nous immobilisons alors instinctivement, nous intensifions notre réflexion et nous plongeons en des couches de notre esprit qui sont bien éloignées de ses parties besogneuses.

Le premier rang du navire pourrait-il alors être confié à l’un des soldats du contingent qui fait voyage avec l’équipage ? Que nenni ! On demande au soldat de s’entraîner et d’être prêt à agir promptement et énergiquement; aussi lui confiera-t-on la gestion des situations conflictuelles de la vie sur mer, et de faire régner l’ordre à bord. De la même façon à vrai dire que certaines parties de notre esprit sont adaptées à l’action, à la gestion des obstacles concrets qui nuisent à la réalisation de nos projets, mais non pas à la prise en charge des dilemmes qui nous triturent lorsque vient le temps de nous pencher sur les grandes orientations de notre existence.

Autrement, il serait sans doute tentant d’octroyer le commandement au navigateur. Il s’agit en effet d’un homme fort savant qui s’y entend admirablement bien dans les matières par exemple de la météorologie, de l’astronomie, de l’océanographie, ou encore de la cartographie, toutes éminemment utiles à l’art naval. De toutes ces connaissances, le navigateur tire une habileté à effectuer des calculs, de manière à dégager la meilleure façon de faire parvenir rapidement et sans encombre un navire à bon port. Mais voilà: l’art naval ne se limite justement pas au pur maniement du navire. Il ne s’agit pas seulement d’atteindre la destination: il faut la déterminer. Sans compter tous les autres aspects que compte la gouvernance d’un navire. De même que, aussi louable que soit notre esprit scientifique, la gouvernance de l’esprit ne saurait pour rien au monde se limiter à l’acquisition de connaissances quant au fonctionnement de la vie matérielle et aux calculs qui permettent de la maîtriser.

On trouve toujours aussi, parmi l’équipage d’un grand navire, un ou deux hommes qui se distinguent de la masse de par la faculté qu’ils ont à divertir le reste de l’équipage, au moyen par exemple de quelque talent de conteur ou de musicien. Si cette faculté n’est pas de nature à leur attirer les faveurs du commandement maritime tel qu’ils puissent accéder à des postes haut placés, on se les attachera néanmoins comme de précieux alliés sur qui on pourra compter pour maintenir le moral de l’équipage, pour lui faire rêver de grandes découvertes et enfin pour instaurer quelque chose comme un esprit de corps au sein du navire. Car les voyages en mer sont durs, et les spectacles rassemblent les matelots en leur faisant vivre des expériences d’éblouissement et de plaisirs partagés. Pareillement, les parties de notre esprit qui sont dédiées aux activités artistiques nous sont essentielles. Elles font voyager notre pensée au-delà des tracas du quotidien, elles nous font miroiter l’idée que notre existence puisse s’inscrire dans un monde qui transcende les misères de la vie. Mais justement: la gouvernance de notre existence va de pair avec un solide ancrage dans les choses concrètes. Aussi, la tâche de commander n’est pas dévolue à l’artiste en nous.

Nous devons également considérer un autre personnage intriguant parmi la foule qui compose la population du navire: le prêtre. Il s’agit d’un homme qui, affublé d’un talent qui ressemble à s’y méprendre à celui du conteur, met ce don qu’il a reçu de la nature au service d’une certaine tradition morale. La puissance de son art est d’offrir à l’équipage, au prix de quelques superstitions, un code de conduite simple et universel et donc de dispenser les hommes de l’angoisse qui vient avec l’incertitude et l’ambiguïté. Les services du prêtre peuvent assurément se montrer d’une grande utilité aux marins qui ne considèrent pas leur vie comme une grande responsabilité. Quant aux autres, ils jugeront volontiers que le poids et la complexité des actions de leur existence réclame la délicatesse d’un jugement qui n’est pas obstrué par les histoires ingénieuses du prêtre. Et puisque la charge de capitaine est celle qui revêt certainement la plus grande responsabilité parmi celles qui entrent dans la composition de l’équipage, il va de soi qu’elle ne saurait être occupée par le prêtre. Pareillement, la charge la plus élevée au sein de notre esprit ne sera pour rien au monde confiée à ce qui en nous aspire nostalgiquement à se faire bercer dans la simplicité et la douceur d’une bonne vieille mais abracadabrante fable morale.

capitaine

De tout ceci, il ressort le fait que l’homme qui pourrait occuper le poste de capitaine du navire ne sera ni matelot, ni soldat, ni navigateur, ni conteur, ni prêtre. Nous n’aurons pas non plus l’audace folle d’affirmer qu’il devrait être tout cela à la fois, dieu l’en épargne ! Nous exigerons plutôt qu’il embrasse toutes ces facettes de la vie sur mer, qu’il ait sur elles une perspective universelle, qu’il soit en quelque sorte porteur d’une synthèse des aspirations et des forces de tous les membres de l’équipage. Mais cette synthèse ne consistera pas seulement en un travail d’arbitrage; ce sera au contraire un travail créatif par lequel il devra insuffler à l’équipage l’élan autour duquel le voyage sera organisé. Et cet élan sera par la suite accordé selon les différentes situations qui parsèment inévitablement le cours d’un grand voyage.

Par suite, notre capitaine commandera son navire avec la confiance de celui qui se sait le mieux placé pour assumer cette responsabilité. En contrepartie, il aura du respect pour les autres membres de son équipage, qu’il saura pertinemment être les mieux placés pour exécuter leurs responsabilités respectives. Il laissera le matelot à ses cordages, le soldat à son mousqueton, la navigateur à ses cartes, le conteur à son imagination, le prêtre à ses sermons. En même temps, il aura cette façon d’être nulle part et partout à la fois, de flotter au-dessus de l’épaule de chacun de ces personnages, l’œil attentif, prêt à mettre sa patte au travers de l’enchevêtrement complexe de leurs forces, afin de redonner de la vigueur à l’élan qu’il leur avait déjà insufflé ou peut-être même d’en d’inspirer un tout nouveau.

Il ne nous reste maintenant plus qu’à faire remarquer que dans le domaine de l’esprit, ce capitaine correspond en tous points au philosophe que nous portons tous en nous – plus ou moins caché, plus ou moins reconnu, plus ou moins méprisé, mais auquel nous sommes néanmoins indéfectiblement attachés, puisque nous sommes, que nous le voulions ou non, menés par des idées.

Une réflexion sur “Ça sert à quoi la philosophie ?

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