Il est devenu monnaie courante, à notre époque, d’entendre proclamer que la philosophie est morte, qu’elle est finie, achevée, déchue, et que dans la mesure où les sciences naturelles et humaines ont acquis une relative autonomie, elle n’est plus que le lieu d’un bavardage aussi abscons qu’inutile. Ce sont là des propos que l’on peut rencontrer non seulement chez l’homme de la rue, mais aussi dans les milieux savants eux-mêmes. Or, l’on aura deviné que de telles proclamations ne peuvent que faire saigner mon pauvre cœur. « Comment peuvent-ils maltraiter de la sorte l’objet de mon affection ? », me dis-je parfois en serrant mes Platon et mes Kant contre ma poitrine, mes larmes faisant onduler le papier de ces éminents ouvrages. Évidemment, ce n’est pas pour le sort de la philosophie que je me répands de la sorte, mais plutôt pour celui de ces âmes aveugles qui rejettent inconsidérément le Bien qui leur est offert, en faveur de quelque abject positivisme – que ce soit celui de la science ou bien celui des normes sociales. La miséricorde m’intime toutefois de ne pas abandonner ces pauvres hères à un si funeste destin. Aussi me propose-je d’entreprendre à cet instant un long travail de démolition de ces opinions antiphilosophiques.

Je voudrais débuter en m’attardant à la question de la psychologie. Pourquoi celle-là en particulier ? Parce que trop souvent, les hommes d’aujourd’hui réduisent volontiers leur horizon intérieur à la seule sphère psychologique. On entend même proclamer parfois que nous sommes arrivés à l’ère de l’homo psychologicus – que nous pourrions décrire comme une créature déracinée, tournée vers elle-même et veillant constamment à son mieux-être. Mais voilà : un tel « mieux-être » psychologique n’enveloppe pas la plénitude globale de l’individu, puisqu’il n’est pas porté par un questionnement touchant jusqu’au cœur de son existence et de sa place dans l’aventure humaine. C’est plutôt un « mieux-être » qui risque de s’inscrire dans ce que nous pourrions appeler « la grande œuvre de gestion scientifique des corps et des âmes » (l’expression est de Gilles Lipovetsky), qui elle-même participe, à titre d’instrument, au totalitarisme soft qui accompagne le monde merveilleux du capitalisme. Ainsi, bien qu’il puisse paraître réjouissant, à première vue, que la société soit traversée par une telle vague d’auto-prise en charge, la réalité est qu’elle coïncide avec un rétrécissement du monde de l’esprit, ainsi qu’avec une montée des réflexes conformistes. Or, c’est là un terreau idéal pour la floraison d’opinions antiphilosophiques.

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Qu’est-ce que la psychologie au juste ? L’étude de la vie psychique. Le travail du psychologue consiste essentiellement à se pencher sur cette vie psychique – la sienne ou celle d’un objet d’étude – afin d’en isoler des éléments, correspondant à des catégories de pensées, de sentiments, d’idées, d’états d’esprit, pour ensuite les lier au moyen de ces lois de la vie interne que nous appelons « comportements » lorsque nous les considérons selon leur aspect externe, ou encore « processus mentaux » lorsque nous les considérons selon leur aspect interne. Pour ce faire, le psychologue doit adopter une perspective identique à celle de toutes les sciences naturelles ou humaines, et que nous avons déjà nommée ailleurs perspective devant-le-monde. C’est-à-dire que celui qui s’adonne à une étude psychologique fait face à son objet, y compris celui qui mène cette étude sur sa propre personne. En effet, l’être qui s’auto-analyse doit en quelque sorte s’efforcer de s’extraire de l’ensemble des habitudes de pensée qui constituent son Moi à proprement parler, afin de pouvoir les considérer avec recul, et éventuellement les saisir sous une forme théorique.

Voilà pour la description de l’activité psychologique. Mais plus essentielle encore pour nous est la compréhension de sa fin dernière, de la dimension en laquelle elle se réalise comme activité. Quelle est donc la fin de la psychologie ? Considérons d’abord que toutes les sciences ne visent qu’à parvenir à la maîtrise des phénomènes qu’elles étudient, et que tout le travail de décomposition et de quantification des phénomènes qui est le propre du scientifique a pour objet de permettre à la main humaine de s’y insérer afin d’en modifier le cours à sa guise. Ceci étant établi, nous pouvons passer du général au particulier, en statuant que la psychologie n’a d’autre but que la maîtrise de la vie psychique, et plus concrètement le pouvoir de modifier les comportements et les processus mentaux des individus, que ce soit pour le meilleur ou pour le pire.

Le lecteur attentif aura remarqué que la philosophie partage certains traits caractéristiques avec la psychologie : en l’occurrence, elle aussi cherche à modifier les habitudes de pensée des individus, et elle suppose également que ceux-ci prennent du recul par rapport à leur propre vie – et notamment leur vie pensante. Il se pose tout de même entre les deux disciplines une différence tout à fait capitale : c’est que là où le psychologue oeuvre à produire des outils qui lui permettront d’opérer des modifications sur la vie pensante des hommes, le philosophe se place quant à lui directement dans la dimension de ce monde de modifications possibles.

Pour comprendre ce que cela veut dire, je fais ici un parallèle avec la désormais célèbre allégorie du navire de l’esprit (dont on peut d’ailleurs trouver gratuitement – pour l’instant – l’exposé sur ce blogue). Ainsi, nous pourrions dire que la psychologie est au monde intérieur de l’homme ce que la science de la navigation est à la gouvernance d’un navire : à savoir un instrument fort utile, sinon indispensable, qui fournit des informations quant à la manière d’amener le bâtiment d’un point A vers un point B. Mais précisément, cette science n’est jamais préoccupée que par le déplacement du navire, c’est-à-dire par le déploiement des conditions matérielles ou techniques de son avancée. Quant au capitaine du navire, dont la subtile fonction allégorique est de personnifier l’élément de la philosophie, il est aux prises avec un entrelacement de préoccupations qui inclut non seulement le déplacement du navire, mais aussi la détermination de sa destination, la gestion des forces et des aspirations des différents membres de l’équipage, la gouvernance du bâtiment, etc. Sa fonction consiste donc à rassembler ces diverses nécessités en une unité cohérente; aussi la philosophie se déploie-t-elle non pas dans la dimension du déplacement mais plutôt dans celle plus globale du voyage.

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Voyons ce que cela signifie plus concrètement en considérant le cas donné de cet individu qui examine les tenants et aboutissants psychologiques d’une relation tumultueuse. Nous le voyons alors travailler à dégager les habitudes de pensée ou de communication qui se sont établies dans le cours de cette relation. Ces habitudes, il les considère sous le prisme de quelque théorie psychologique, qui elle-même se veut le reflet des grandes tendances de la vie intérieure des hommes. Il pourrait s’agir par exemple de cette bonne vieille théorie qui veut que nous soyons susceptibles de reproduire les habitudes de pensée auxquelles nous avons été soumis durant notre enfance. Une fois intégrée la connaissance de cette mécanique relationnelle, l’individu aura du même coup acquis la conviction qu’il est de son pouvoir de travailler sur cette mécanique, d’en changer les rouages. Mais avant que la promesse dont la psychologie est porteuse soit accomplie, il faut encore que cette possibilité d’action se réalise. Et pour ce faire, l’individu doit d’abord traverser un dilemme éthique, lequel peut résoudre de trois manières différentes.

La première consiste à ce que l’être en question s’abandonne aux préceptes de la sagesse populaire ou, ce qui revient au même, aux conventions de sa société d’accueil. C’est là une voie qui a toutes les allures d’un évitement du dilemme éthique, plutôt qu’à un affrontement en bonne et due forme. La deuxième méthode, qui est sans doute la plus sournoise, suppose que l’individu soit saisit des normes qui sont mises de l’avant par la science psychologique elle-même. C’est ce qui arrive par exemple à toutes les fois que l’expérience singulière se trouve reportée sur l’échelle de la normalité. Le danger est ici que l’aspiration au « mieux-être » dont l’individu se trouve investi (d’une manière par ailleurs tout à fait louable), se trouve recentré sur quelque ensemble d’intérêts dominants – par exemple ceux du capitalisme – et que ce « mieux-être » ne devienne une sorte de « mieux-être-au-sein-du-totalitarisme-soft ». En somme, on observe que les deux premières méthodes de résolution du dilemme éthique auquel aboutit le travail psychologique confine l’individu à une certaine passivité existentielle, laquelle correspond précisément à la dimension du déplacement dont nous parlions plus haut.

La troisième voie est celle de la philosophie. Elle a la particularité d’être la plus difficile car elle ne s’accompagne d’aucune espèce de réponse toute faite. Elle consiste plutôt en une ouverture sur la complexité et la richesse des différentes facettes de l’aventure humaine, mais aussi et surtout en une discipline visant à rendre possible une espèce de dialogue entre les différentes voix qui s’expriment en nous. J’irai ici jusqu’à affirmer que la réflexion et le discours philosophiques sont l’expression même de ce dialogue, et que c’est dans cette activité existentielle que réside la dimension du voyage. Par suite, la psychologie est certainement invitée à prendre part à cette activité et à y occuper une place de choix, puisqu’elle est à l’esprit une puissante alliée, particulièrement en cette époque où les rapports identitaires et sociaux sont si complexes et se détraquent parfois si rapidement. Mieux encore: en éclaircissant les conditions sous lesquelles se déroule la vie intérieure, la psychologie peut avoir pour effet d’ouvrir à l’individu la voie qui mène à la philosophie. Il n’en tient alors qu’à lui de s’embarquer et de souquer ferme.

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