Il m’est venu à l’esprit, il y a quelques jours de cela, lors d’un joyeux moment d’oisiveté, que la fenêtre d’une maison et l’écran d’un ordinateur (ou d’un téléphone portable, d’une tablette) partagent exactement le même principe de base: soit un cadre rectiligne fixe duquel émane une lumière permettant à l’œil de contempler une réalité extérieure – celle de la nature dans le premier cas, et celle de la virtualité dans l’autre. Cette dernière peut en effet être considérée comme une réalité extérieure dans la mesure où ce qui y apparaît rompt de manière nette avec l’espace de la maison. De la même façon, il est permis de considérer le monde de l’écran d’ordinateur, avec ses assortiments d’icônes, de pages web et de tous ces petits gadgets propres aux systèmes d’exploitation modernes (dont le plus connu s’appelle d’ailleurs Windows), comme une sorte de paysage.

Évidemment, il s’agit là d’une sorte de paysage en perpétuel changement, pratiquement modulable à l’infini. Où la vie de l’œil qui s’y plonge bat au rythme de la volonté de l’être qui tient la souris et pianote sur le clavier. De la nature à la virtualité, il y a une sorte de renversement fascinant dont l’ampleur peut nous être révélée lorsque nous jetons un coup d’œil à l’application Google Earth, qui réduit la nature à une immense fenêtre de défilement, et nous permet de passer d’un point à l’autre du globe en quelques clics. Quelle différence entre cet espace mouvant, sans consistance et l’éternité d’un paysage naturel ! Aussi, il est certainement légitime de poser la question à savoir ce que cela peut signifier pour l’homme qu’il y ait de plus en plus de fenêtres autour de lui donnant sur le monde virtuel.

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Pour répondre à cette question, il s’impose d’abord d’exercer notre regard sur les fenêtres qui nous entourent. Tenez: si je tire sur la chaînette du store afin de jeter un coup d’œil sur la mienne, qui jouxte le bureau où j’écris ces lignes, je trouve ce tableau austère, mais que j’affectionne néanmoins. De l’autre côté de la vitre, tout semble baigner dans une sorte de léthargie: la maison, le lampadaire, les fils électriques, le tas de neige poreux du début de printemps, les arbres qui étendent leurs timides bourgeons, l’étendue grise qui fait office de ciel. Seules les branches, doucement agitées par la bise d’avril, animent cette vision. Dans ma contemplation, je me fais cette remarque, à savoir que le rythme du monde est bien lourd. À chacun de ses temps semble en effet résonner son immensité, sa solidité, comme pour les pas d’un géant. La sobriété de sa marche contraste avec les agitations de mon être, tiraillé de désirs et de pensées. Elles me rappellent que la nature est un endroit avec lequel je n’ai guère de commune mesure en frais de stature. Elle me révèle que je ne suis qu’un chétif insecte aux occupations frénétiques, fragile à mourir et ne possédant que si peu.

Le spectacle de la nature s’impose donc à moi comme une force inexorable; une force familière, puisqu’elle fait partie de mon quotidien, mais aussi profondément étrangère, puisque ses tenants et aboutissants ont quelque chose qui ne peut que m’être inaccessible. C’est pourquoi le regard que l’on jette par la fenêtre d’une maison – qui est pourtant la chose la plus banale du monde – tend à inculquer l’humilité, et cela même si ce n’est que de la façon la plus ténue, la plus imperceptible. À ce bienfait, on peut ajouter son corollaire: le sens de la préciosité des choses. En effet, puisque l’homme humble reconnaît ses limites et donc ses dépendances envers ce qui l’entoure, il est à même d’en percevoir la nécessité, et donc la préciosité.

Et si maintenant je tire à nouveau sur la chaînette du store et que je quitte la fenêtre de ma maison pour retourner à celle de mon écran d’ordinateur ? Alors je passe à cette autre sorte de paysage, spectacle d’une géométrie changeante et colorée : rangées d’icônes, empilements de mots, d’étiquettes, de boutons disséminés çà et là, de champs qui me canardent d’informations diverses, de curieux petits organismes clignotants. Ici, tout bat au rythme de ma seule volonté, tout s’aligne sur le mouvement de mes desseins abstraits, tout se tend sur l’arc de mes projets. Je me sens le maître de cet autre ailleurs; un ailleurs qui se fond en moi comme je me fonds en lui, en lequel les distances sont abolies et les lourdeurs de l’existence pulvérisées. Enfin, il me semble que dans la contemplation du paysage virtuel, je tends à oublier le rapport dialectique qui me lie au monde et envers lequel je suis profondément redevable.

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Il y a une propriété des paysages virtuels qui nous permet sans doute de mieux éclairer le propos que je tente ici de développer. Elle tient dans la précision des formes qui entrent dans la composition de ces paysages. La géométrie d’un système d’exploitation informatique est en effet constituée de traits nets, de figures symboliques qui reproduisent de manière simple et facilement reconnaissable des objets réels, de séparations marquées dans les tons de couleur et dans la juxtaposition des objets, de motifs dupliqués à volonté. Or, la précision des formes favorise, de façon générale, l’aisance de l’esprit à appréhender en vue de l’action ce qui est regardé. Et de fait, les systèmes informatiques sont effectivement conçus à cette fin. Après tout, n’est-il pas plutôt rare que l’on s’assoie devant un écran d’ordinateur à des fins purement contemplatives? Ou que l’on se prenne, à la vue de l’interface graphique d’un logiciel quelconque, au sentiment de l’immensité ou du caractère sacré que peut parfois nous inspirer une vue sur la nature? Le paysage virtuel nous amène plutôt à considérer ce qui se trouve devant nous comme une partie de ce que nous sommes ou plus précisément, comme une extension de notre faculté de calcul et d’action. Avec pour résultat qu’il tend à satisfaire nos instincts narcissiques.

Les paysages naturels ont au contraire quelque chose d’imprécis, de flou: les formes s’y coulent les unes dans les autres; la palette de couleurs y est si étendue qu’on ne sait plus où chacune d’entre elles commencent et où elles se terminent; ses motifs sont soumis à une constante évolution – parfois lente, parfois rapide; ses éléments sont uniques et infiniment complexes, etc. Il peut ici nous venir une objection à l’effet que si l’on considère justement que la nature compte, à toutes fins utiles, une infinité de nuances de tons, ainsi que des contours dont même les systèmes informatiques les plus perfectionnés de la planète ne peuvent ne serait-ce que frôler la richesse, alors l’affirmation selon laquelle la nature est imprécise a quelque chose de contradictoire. Mais alors, c’est une contradiction qui repose essentiellement sur une mauvaise compréhension du mot précision. Celui-ci a pour origine étymologique le latin praecido, lequel signifie couper, ou trancher. Les choses précises sont celles que l’homme a découpées. Ainsi, l’interface d’un système informatique est une chose dont tous les aspects ont été finement découpés par l’homme, contrairement au paysage naturel, qui se présente à nous d’une manière brute.

La nature a donc – nous pouvons maintenant l’affirmer en toute confiance – quelque chose de flou qui met, de façon au moins provisoire, notre faculté de calcul et d’action en attente. De sorte que dans l’intervalle, nous avons tout le loisir de nous abandonner à ce que nous contemplons, de sortir de nous-mêmes pour connaître d’une manière intime les objets auxquels nous avons affaire. Je dis intime dans la mesure où nous y avons potentiellement accès à ce qui relève, dans le langage des hommes, du sacré, du sentiment de notre unité avec les choses.

Résumons donc grossièrement: les paysages virtuels stimulent notre esprit narcissique, tandis que les paysages naturels nous font chatoyer les rudiments d’une éthique de la préciosité et de l’intimité. Voilà qui est fort bien. Évidemment, le fait demeure que nous aurons encore longtemps besoin de nos écrans d’ordinateur et de nos autres petits compagnons électroniques, notre vie leur étant désormais étroitement liée. Sans compter que sans écrans, la lecture de ce blogue deviendrait impossible, ce qui constituerait en soit une catastrophe intellectuelle pour l’humanité. L’essentiel est que nous puissions avancer au sein de ce monde de nouveaux paysages qui s’offre à nous en toute conscience du cadre qu’il nous impose lentement et subrepticement. Car l’esprit est lui aussi une fenêtre que l’inertie fait sans cesse rétrécir.

3 réflexions sur “Derrière les fenêtres

  1. Cela me fait penser à un tableau de Dali que je ne saurais plus décrire en détail. Il représentait une plage avec un premier plan et un arrière plan. Quelque chose me perturbait et je l’ai contemplé longuement avant de comprendre que l’arrière plan avait la même qualité du détail (le propre de Dali) que le premier plan, ce que je n’aurais pas pu percevoir si j’avais regardé ce paysage de ma fenêtre. Je ne le voyais pas parce que la perspective était elle aussi parfaitement reproduite. Ce tableau était « réel » et cette plage aurait pu exister. Dali me montrait ce que mes sens ne pouvaient pas percevoir. Est-ce cela que nous nommons la réalité virtuelle ? Je ne sais pas.
    Maintenant, un ordinateur n’est pas un simple tableau, ce que nous pourrions percevoir depuis notre fenêtre, c’est une chose avec laquelle nous pouvons interagir, commander ce dont nous avons besoin pour vivre, travailler à distance… Nous pourrions alors ne jamais avoir besoin de sortir de chez nous. En regardant par une fenêtre, nous ne verrions rien, car la neige ne serait pas ce que nous pouvons en faire, sentir le froid mordant sur notre main lorsque nous la touchons, mais juste un amas blanc comme un autre amas blanc qui pourrait exister sur ce site où j’avais commandé telle ou telle chose. Il n’y aurait donc plus cet extérieur que je pourrais voir par la fenêtre car je ne le connaîtrais pas, je ne pourrais pas anticiper ce que je pourrais en faire. Je vivrais dans un monde qui serait très réel mais qui serait totalement construit autour de mon ordinateur. Ce monde serait entièrement humain, si mon ordinateur construit par des êtres humains tombait en panne, je ne pourrais pas survivre. Est-ce cela que nous nommons la réalité virtuelle, un monde où tout ce que je peux ressentir a été imaginé par l’homme ?
    La question serait alors qu’est-ce qui n’a pas été imaginé par l’homme ? La réponse est rien, tout ce que nous faisons est ce que nous aurions pu anticiper. Il n’y a pas de réalité extérieure, seulement une réalité, ce que nous avons imaginé pour interagir avec les choses qui nous sont extérieures qui sont elles-mêmes imaginées par l’homme. La distinction serait alors simplement que nous n’interagirions pas avec des choses qui auraient pu exister sans l’homme, ce que nous nommons la nature, mais avec des outils qui interagissent avec elles à notre place. Nous sommes dans le cas du tableau de Dali, si je devais sortir de chez moi parce que mon ordinateur était tombé en panne, je ne pourrais pas survivre, car je serais inadapté, je ne saurais pas quoi faire pour percevoir ces détails de l’arrière plan que je ne pourrais pas voir, rien ne m’aurait appris à aller à leur rencontre en me déplaçant.
    Alors est-ce que la réalité virtuelle ne serait pas simplement le fait que pour s’adapter l’homme a choisi de construire une barricade entre lui et la nature ? Lorsqu’elle prendra feu, il disparaîtra avec elle. Nous sommes entre les deux, vous pouvez encore comparer ce que vous voyez par votre fenêtre et ce que vous voyez sur celle de votre ordinateur. Vous pourriez dire « back to the trees »… avant qu’il ne soit trop tard, qu’il n’y ait plus rien à voir depuis votre fenêtre.

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  2. 1) À la question de savoir ce qui n’a pas été imaginé par l’homme, vous dites « rien », dans la mesure où tout ce monde dont nous pouvons parler est un monde logique qui nous appartient – bref, votre dada philosophique. Néanmoins, et c’est mon argument, les choses naturelles offrent une plus grande résistance aux masques logiques dont les affublons. Le poète est souvent inspiré par la nature parce qu’il peut se glisser au cœur de ce malaise et y déployer son jeu.

    2) Votre monde d’interaction médiatisées (qui est une image fascinante) est en quelque sorte le monde logique réalisé, et l’aboutissement extrême du grand projet moderne ayant remplacé le projet religieux: la maîtrise des conditions d’ici-bas afin que puisse avoir lieu quelque chose comme le retour de l’homme à lui-même.

    3) Merci pour vos commentaires toujours appréciés ! 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Nous avons 1/ l’inconnu, 2/ le corps et 3/ l’esprit (le monde logique). Le corps évolue dans l’inconnu, il en fait donc partie (d’où l’inconscient : https://lantiopinion.wordpress.com/2018/04/12/linconscient/).

      Le corps évolue au rythme biologique (en millions d’années), comme il est là, nous pouvons supposer que l’inconnu évolue plus lentement que lui. L’esprit évolue au rythme de la culture (en milliers d’années). Nous pourrions prendre comme hypothèse que l’inconnu et le corps n’évoluent pas, relativement à l’esprit. La nature (qui n’est pas l’inconnu) fait partie de l’esprit, votre propos est donc ambigu. Le monde logique (l’esprit) permet de parler des comportements humains (ceux du corps) qui ont été inventé par d’autres hommes, c’est pourquoi il forme l’esprit. Nous avons deux problèmes pour avoir un retour de notre corps sur nos actions. A/ L’esprit n’est qu’un constat. Par là-même, le corps ne connaît pas le sentiment qui fait partie de l’esprit. C’est l’émotion qui est un cas particulier car il y a 1/ la réaction physiologique (qui n’est pas l’émotion) et 2/ la composante de l’esprit (ce qui permet d’en parler). Lorsque nous éprouvons une émotion (1), ce que nous ne pouvons pas savoir, il s’agit d’une réaction du corps vis-à-vis de l’inconnu qui provient d’une incohérence avec notre monde logique. Par exemple, je peux éprouver de la colère parce que mon corps a intégré « l’intention » de l’autre et l’a refoulé (ignoré) parce que cela ne correspond pas à mes sentiments (ce n’est pas bien d’être en colère). Je ne pourrais le savoir que si je ne la refoule pas, mais je ne pourrais pas savoir pourquoi je suis en colère, je devrais le rechercher dans le monde logique (d’où la psychanalyse). Si je reprends le tableau de Dali, ce qui m’a perturbé était bien que mon corps ne savait pas ce qui était incohérent, il y avait une incohérence entre mon monde logique (ce que j’anticipais) et ce qu’il percevait de l’inconnu. J’aurai pu l’ignorer et ne pas le voir. C’est également cette incohérence que vous mettez en avant dans votre texte. Et je signalais que nous cherchons à la faire disparaître plutôt que de la prendre en compte. Je ne sais pas si l’objet des religions est réellement de revenir à nous-mêmes, car ce sont elles qui nous ont conduit à éliminer nos émotions (la colère est mal). Mais c’est bien l’enjeu, à mon sens, de redevenir des hommes avant qu’il n’y ait plus aucune incohérence car nous aurons « muré » la fenêtre vers l’extérieur.

      Cette incohérence n’est que la confrontation de deux mondes logiques (celui de Dali et le mien), car le corps n’a pas besoin de l’esprit pour agir. Ce que vous dites n’est pas très différent de ce que je dis, mais (il me semble que) vous mettez la nature en dehors du monde logique, alors que la réalité vue de la fenêtre et celle vue de l’ordinateur sont la confrontation entre deux mondes logiques, le vôtre qui connaît la fenêtre, et celui d’un être que j’ai imaginé qui pourrait ne plus la connaître dans quelques centaines d’années. Je ne sais pas bien parler de la poésie, mais le poète ne peut que confronter nos logiques respectives. C’est pourquoi je dis que « rien » n’existe en dehors de ce que l’homme a imaginé. Si plus personne ne pouvait confronter la fenêtre extérieure (la nature) à celle de l’ordinateur, le poète ne pourrait plus nous mettre en garde. Cela n’arrivera peut-être jamais, mais s’il n’en reste qu’un, personne ne l’écoutera. Et si c’était le cas, un jour ou l’autre, l’homme sera confronté à cette incohérence et n’aura plus aucun moyen d’y réagir. Ce qui conduit au deuxième point (B), la temporalité n’existe pas pour le corps. Nous pouvons construire un monde sans fenêtre vers l’extérieur, sans que le corps ne puisse savoir qu’il en souffrira plus tard.

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