Il m’arrive parfois, lorsque je suis profondément plongé dans une réflexion, et particulièrement lorsque cette réflexion a pour caractéristique d’être philosophique, de m’éveiller soudainement et de me rendre compte que j’étais jusque-là, pendant tout ce temps, foncièrement absent de ce qui se passait autour de moi. J’émerge alors de mes abysses intérieurs et je réalise que le temps s’est rapidement écoulé, que j’ai loupé les quelques moments qui ont précédé. Puis, je me demande ce que ces moments auraient pu être. Peut-être de précieux instants de contemplation dont j’eus pu m’emplir l’âme, ou une seconde de plein et entier dévouement à quelque ouvrage qui eût eu l’heur de me rendre fier, ou bien même la parole d’un être cher dont j’eusse pus m’enguirlander le cœur. Je me trouve alors baigné d’une étrange déception et je me demande alors, si ma plongée en valait le coup. Quels trésors réflexifs peuvent bien justifier que je m’éclipse de la sorte et que j’égraine les moments par ailleurs si précieux et si uniques de mon existence ? Je repense alors, non sans une bonne dose de tendresse, à ce fabuleux texte d’anthologie intitulé Le degré zéro de l’angoisse, commis en ces lieux mêmes de perdition, où j’affirmais, contre toutes les accumulations du monde – qu’elles soient matérielles, spirituelles ou intellectuelles – que le luxe suprême est celui du présent ou, ce qui revient au même, celui de la présence. Or, une fois ces mots dits, il se pose ce petit problème fort enquiquinant qui consiste en ce que la philosophie, par laquelle j’en arrivais à cette conclusion, me pousse néanmoins, comme nous venons de le constater, dans le sens contraire, soit celui de l’absence, et à l’accumulation de biens intellectuels.

Pourtant, il ne semble pas envisageable de rejeter la philosophie en bloc en affirmant qu’il s’agirait d’une discipline néfaste ayant pour effet d’éloigner les hommes de la vie qui les entoure. Autrement, il ne me resterait plus qu’à renier tout ce en quoi je crois depuis que j’ai l’âge de réfléchir et à repartir à neuf. Comment pouvons-nous donc réconcilier la réflexion philosophique et le présent ? Tout d’abord, en faisant ce qu’il convient de faire lorsque l’on bute sur un problème dont on ignore encore les tenants et les aboutissants : c’est-à-dire en tentant d’en maîtriser les termes. Examinons donc attentivement ce que cela signifie au juste d’être présent au monde. Pour cela, j’oserais convier le lecteur à une petite séance d’étymologie mais avant, je lui adresserais toutefois une petite mise en garde: à savoir qu’il ne faudrait surtout pas ici se laisser empêtrer dans la pure signification géométrique de la présence, par laquelle nous désignons le fait, pour une chose, de se trouver dans l’étendue d’une autre chose. Comme par exemple dans le cas où nous dirions que l’élève est présent parce que son corps se trouve dans l’étendue de sa classe d’école. Ce qui nous intéresse est plutôt de comprendre ce qu’est la présence au regard du cours de la conscience, la présence existentielle de l’individu.

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Le mot présence est composé de la particule latine prae-, signifiant le fait de se trouver devant et du verbe sum, qui signifie être. Suivant ces deux indications, nous pourrions déduire qu’un être présent est un être qui se trouve devant le monde, ou devant lui-même, ou encore, devant sa propre existence. Maintenant, question cruciale s’il en est une : comment parvient-on à se trouver devant sa propre existence ? Ce à quoi il nous viendrait tout naturellement de répondre que c’est par le jeu de miroir de la réflexion que l’homme en arrive à cet état. Par la réflexion, l’homme parvient en effet à une image de sa propre existence qu’il peut contempler à dessein et qui lui permet de se savoir dans le monde, avec tout l’étonnement et parfois toute l’angoisse que cette connaissance suppose. Si cette interprétation se vaut très bien, elle ne me satisfait pas complètement pour autant. Et la raison en est que de la sorte, le concept se retrouve écartelé entre ses deux constituantes au lieu de se présenter en un tout unifié. Or, il se trouve que j’aime mes concepts entiers, droits et fiers, et que toute trace de mutilation à leur endroit me brise le cœur.

Maintenant, il brûle certainement au lecteur de demander comment au juste le concept de présence peut se présenter « en un tout unifié ». Et si j’avais à lui répondre, je lui dirais qu’essentiellement, il s’agit de veiller à ce que ses deux constituantes ne soient pas réduites à n’être que les moments figés d’un troisième terme invisible et insaisissable. En l’occurrence, il semble que nous n’avons fait que séparer l’être d’un côté et le devant de l’autre sans jamais même effleurer la présence en tant que telle, qui ne devient effectivement possible que dans la coïncidence des deux termes. De fait, nous sommes ainsi tombés dans le piège d’une conception géométrique de la présence, au regard duquel j’avais pourtant formulé une mise en garde un peu plus haut. Je reprendrai donc en affirmant, d’une manière pour le moment lourdaude, que ce n’est pas le fait d’être devant son existence qui nous importe mais bien l’être-devant lui-même.

Pour toute la patience dont il a fait montre jusqu’ici, je dois certainement au lecteur d’éclairer cette dernière proposition, qui l’a sans doute laissé plutôt perplexe. Remarquons d’abord que dans le cas où je suis « l’être devant » (deux mots séparés) son existence, le concept est géométriquement scindé et me laisse me représenter en pleine contemplation de moi-même: je suis devant ma propre existence, de sorte que j’acquiers la connaissance de cette existence et par suite de cette connaissance, j’ose m’affirmer « présent ». Tandis que si je suis l’ « être-devant » (un seul mot), je n’ai pas le loisir de m’arrêter à cette contemplation puisqu’au moment de me dédoubler et de m’adonner à la contemplation de mon être, je me trouve aussitôt projeté dans cet être, et je frappe donc le point aveugle de cette vision. En effet, bien que je puisse ralentir le rythme de mon existence et temporiser toutes les tribulations qui l’animent afin d’avoir une conscience plus pointue de ce qui s’y déroule, ce déroulement ne peut justement pas cesser, de sorte que ce que je prétendrais contempler n’est jamais que quelque chose qui se déroule ici et maintenant. En somme, cela signifie qu’une telle contemplation n’est que purement illusoire, et donc qu’elle ne peut rendre compte de la présence que d’une manière incomplète.

Ce joli raisonnement, que nous venons de parcourir avec gaieté, présente cet inconvénient notable de ne pas être doté d’un support conceptuel très sexy. Je veux dire que la différence entre l’ « être devant » et l’ « être-devant » ne vaut pas cher sur le marché philosophique. Je propose donc de remédier à cet inconvénient en adjoignant au concept de présence celui d’engagement. Une manœuvre certes hardie, mais qui signifie tout simplement qu’il ne suffit pas de se fondre dans le décor avec un air réfléchi pour être présent; que cela ne consiste pas simplement à adopter une posture de recul et à bricoler des jugements sur tout et sur rien, mais qu’il s’agit plutôt de toujours faire retour à la réalité. Certes, l’être doit bel et bien, pour parvenir à un tel résultat, s’adonner à un premier mouvement de recul, puisque seul ce mouvement est à même de le tirer de l’écoulement indifférent des choses. Sans réflexion, l’homme est à l’image des animaux: c’est-à-dire foncièrement absent. En effet, comme le disait George Bataille, les animaux sont comme de l’eau dans de l’eau : ils suivent le courant du monde et s’y fondent. Seul l’homme peut aspirer à la présence, grâce à sa capacité à prendre du recul sur son existence au moyen de l’esprit. Seulement, il s’avère que le saut dans la présence ne peut s’accomplir que dans le mouvement de retour à l’eau, en lequel consiste donc l’engagement.

Lorsque je parle d’engagement, il ne faut pas l’entendre au sens d’engagement politique ou de militantisme, qui n’en sont que des formes particulières. Simplement, l’engagement devient possible à partir du moment où, grandi par la force de la réflexion, je fais ensuite montre de l’humilité nécessaire pour retourner aux petites choses du monde. Je parle d’humilité parce que la posture de recul, la posture contemplative, recèle la tentation immense de l’éternité. En effet, l’esprit fige le monde ainsi que les êtres et leur donne, le temps que son charme dure, une apparence d’immuabilité, d’éternelle jeunesse, rendant possible par le fait même une accumulation infinie de biens intellectuels. De sorte que si l’esprit est certes un phare qui guide le nageur perdu dans l’océan, il peut aussi devenir une lumière obnubilante qui, s’il n’y prend garde, risque de finir par l’égarer… ou de le faire couler à pic. Ainsi peut-on tapisser sa vie de raisonnements, de sentences philosophiques, s’enivrer d’art, se rouler dans la connaissance, mais il n’en reste pas moins que l’essentiel est toujours de nager. Seulement, la nage présente les inconvénients qui sont liés au temps; je veux dire que l’homme qui décide de nager s’enfonce par le fait même dans la substance océanique du temps où tout finit éventuellement par devenir indifférent. Alors que sous la lumière dorée du phare, tout a l’avantage apparent de l’éternité. Mais le nageur au coeur humble sait y renoncer.

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La destinée de l’homme est donc de sauter hors du temps et oui, de s’absenter, pour tenter de capter la lumière de l’esprit, question de la réfléchir vers les êtres et les choses afin de rendre possible la construction du sens de l’aventure humaine. Ensuite, il ne s’agit plus que de faire comme les dauphins: c’est-à-dire de batifoler gaiement en sautant hors de l’eau du temps puis en replongeant de plus belle pour finalement recommencer ce manège sans arrêt. Ce dernier mouvement de répétition qui, avec la présence et l’engagement vient compléter un fabuleux triptyque, je l’exprimerai sous la forme conceptuelle du rythme. Là où les deux premiers concepts nous donnent la forme, au sens le plus platonicien du terme, du mouvement à accomplir – la présence figurant une sorte d’ascension et l’engagement une forme de descente, le concept du rythme vient les lier à ce que la vie a de plus concret – la vie concrète étant foncièrement rythmique. Tout se ramène finalement à ce problème qui consiste à trouver le bon rythme afin de mettre le mouvement en mouvement. Ainsi, à l’être transi d’angoisse à l’idée que son activité philosophique puisse n’être qu’une absence creuse, il faut donc montrer la gaieté du rythme et lui vanter les vertus d’une philosophie bondissante. Il faut lui demander de bien vouloir perdre tous les biens intellectuels qu’il a accumulés et de sauter dans la danse, nu et ignorant, afin que tout lui soit rendu au centuple.

Une réflexion sur “La philosophie bondissante

  1. Cette personne que vous voyez dans votre miroir est un être imaginaire. Vos pensées ne servent qu’à le réconcilier avec celui des autres. La philosophie qui a abandonné la recherche de la vérité, vous fait douter qu’il faille être celui-ci ou celui-là, alors que la vérité est que vous n’êtes pas un être imaginaire. Peut-être cette vidéo vous fera comprendre ce que sont les gens qui vivent au présent… sans le dissocier de ce qu’il pourrait être. https://www.youtube.com/watch?v=4F7rLVkwuIs

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