Comme le lecteur de ce blogue le sait déjà, ou comme il va maintenant l’apprendre, l’auteur de ces lignes est un ardent collectionneur d’angoisses. J’accumule en effet depuis maintes années ces petites et charmantes bestioles et les dispose amoureusement dans les replis de mon esprit. Dans mes temps libres, je les dépèce afin d’en élaborer la nomenclature et si possible, j’en tire quelque substance philosophique. C’est un passe-temps qui n’est pas de tout repos. Dans mes heures sombres, je geins comme un animal pris au piège, au milieu d’atroces convulsions. Des formes nouvelles de désespoir et de douleur me traversent. Je ne sais plus qui je suis ni où je vais. Pour diminuer l’effet délétère de ces moment de profonde sordidité, j’ai pour habitude de pratiquer une forme de méditation laïque, qui consiste essentiellement à ne rien faire. L’inertie de mon corps et de mon âme fait renaître la lumière. Lorsque les forces du bien et du mal s’équilibrent pour quelques minutes en mon être, je viens en ces lieux rendre compte des secrets qui m’ont été mystiquement transmis.

Ne rien faire. La première chose dont on se rend compte lorsque l’on ne fait rien, c’est que l’on fait encore quelque chose, par exemple : se gratter l’oreille, réfléchir à ce que l’on fera après n’avoir rien fait, songer à l’amortissement de son prochain prêt hypothécaire, passer en boucle dans sa tête le dernier ver d’oreille de la planète pop, etc. Méditer consiste en bonne partie à tenter de maîtriser le flot de ces viles tentations. Et une fois que cette maîtrise est atteinte et que l’on parvient à ne vraiment rien faire, la première chose dont on se rend compte, c’est que, malgré tout, l’on fait encore et toujours quelque chose. En l’occurrence : respirer. Évidemment, notre corps est animé par bien d’autres processus lorsque nous sommes au repos mais la respiration, qui soulève et affaisse toute notre cage thoracique, est le plus important d’entre eux. Aussi, il en devient le point de focalisation de l’esprit de la plupart des méditants.

Lorsque j’ai commencé à pratiquer l’art de ne rien faire, franchir le premier obstacle qui consiste à ne plus penser aux mille et un tracas du quotidien ne m’a pas demandé d’effort particulier. Après tout, pour un amoureux des choses philosophiques, la faculté de s’éclipser des affaires courantes devient une seconde nature (parlez-en à l’élue de mon cœur – ou plutôt, ne lui en parlez pas !). Non, les problèmes ont plutôt surgi lorsque j’en suis arrivé à l’étape de focaliser sur ma respiration. À chaque fois que mon esprit se posait sur les allées et venues de mon souffle, je me trouvais envahi par une inquiétante poussée d’angoisse. Elle était d’autant plus inquiétante qu’elle ne semblait avoir aucune espèce de cause: méditant, je ne pensais pourtant plus à rien, je me laissais couler dans une douce paix, mais arrivé à la respiration, un génie malin s’immisçait dans mes pensées et y injectait le liquide amer de l’angoisse.

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Il n’y a qu’une façon de neutraliser un génie malin: il faut s’exposer à lui, affûter ses sens et étudier chacun de ses tours pendables jusqu’à les connaître par cœur. Et de fait, à force de pratique, j’ai fini par me rendre compte que le surgissement de mon angoisse était lié à un moment précis de ma respiration. Comme chacun le sait, le cycle respiratoire est constitué d’une phase d’inspiration suivie d’une phase d’expiration. À ce découpage, qui vaut parfaitement d’un point de vue physiologique, il faut ajouter une troisième phase, rendue nécessaire d’un point de vue phénoménologique, c’est-à-dire selon la manière dont nous faisons intérieurement l’expérience de la respiration. Cette troisième phase, nous pourrions l’appeler la phase de suspension. Cette phase commence à partir de ce moment où l’inspiration ralentit jusqu’à n’être presque plus perceptible, et se termine avec le début de l’expiration, lui aussi très ténu. Ainsi, la cage thoracique se trouve effectivement suspendue, pendant un court instant, entre un mouvement d’élévation et un autre de déclin. Or, c’est précisément pendant cette phase de suspension que ma méditation n’avait cesse de se troubler.

La suspension correspond à un moment de surabondance: les poumons sont saturés d’air, le sang gavé d’oxygène, et les tissus de notre corps, joyeusement irrigués par cette manne, sont prêts à se plier à tous les caprices de la volonté. C’est d’ailleurs lors de la suspension que, gonflés à bloc, nous entreprenons les actions les plus difficiles – que par exemple le karatéka assène le coup destiné à briser la planche ou l’os de l’adversaire, que le nageur s’élance à l’assaut de son obstacle aqueux, ou que l’intellectuel se résout à chasser les dernières rêveries afin de s’adonner tout entier au problème qui l’assaille. Remarquons bien qu’à ces derniers cas correspond toutefois une forme d’angoisse d’un caractère résolument concret. C’est en effet l’incertitude de leurs actions qui semble tenailler ces êtres : la planche va-t-elle se fendre ? Le record de nage sera-t-il pulvérisé ? Le problème sera-t-il résolu ? Mais lorsque les projets ne sont pas encore formés, que la volonté ne s’est pas encore cristallisée, l’angoisse prend une teneur autrement plus diffuse. Elle n’est plus alors qu’une douleur sourde émanant du fond de notre être – ce que Kierkegaard et tous les existentialistes à sa suite appelaient le vertige de la liberté.

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Ce vertige ne découle pas de l’incertitude de l’action, mais bien carrément de l’indétermination de notre faculté d’agir. La vie nous est donnée, nous sommes là, et le monde des possibles s’étale tout autour, comme un panorama dont l’ampleur nous écorche la vue, d’où le vertige. D’ailleurs, si on y regarde bien, la sensibilité existentialiste est apparue au moment précis de l’histoire où s’écroulait tout ce qui avait tenu lieu jusque là de paradigme social, spirituel ou intellectuel: le monde devenait un inépuisable – et angoissant – foisonnement de possibilités.

Seulement, cette explication ne peut suffire à bien cerner l’angoisse qui me saisissait dans mes activités méditatives, lorsque j’en arrivais à l’étape de focaliser sur ma respiration. En effet, lors de ces moments, je ne sondais pourtant pas ma faculté d’agir et ne me trouvait nullement face au spectre de mes possibilités: je ne faisais qu’écouter le rythme de mon organisme. Il s’agissait donc de quelque chose d’encore plus sourd, d’encore plus primordial, quelque chose – comme je le subodorais – tel que le plancher, le bas-fond, le degré zéro de l’angoisse. Car le concept posé par les existentialistes ne semble pas constituer, à mon humblissime regard, le terme premier de l’équation. Ce terme premier, je l’ai déjà mentionné plus haut, ce serait plutôt celui de la surabondance de forces qui peut habiter un homme.

Le fait est qu’à la base, comme le dit Georges Bataille dans son ouvrage La Part maudite, « […] l’organisme vivant […] reçoit en principe plus d’énergie qu’il n’est nécessaire au maintien de la vie […] ». Or, « […] si nous n’avons pas la force de détruire nous-mêmes l’énergie en surcroît, elle ne peut être utilisée; et, comme un animal intact qu’on ne peut dresser, c’est elle qui nous détruit […] ». Cela est sans doute particulièrement vrai de l’homme: nous sommes après tout des créatures qui excellent dans l’art de ménager des surplus. Nous travaillons à gagner du temps, à devenir plus productifs, à amasser des forces que nous réinvestissons dans le processus même de cette croissance, le tout dans un cycle sans fin. À moins que nous ne décidions, comme cela arrive inévitablement de temps à autre, de dépenser ces forces en pure perte, dans ce que nous appelons de manière générique le luxe. Mais lorsque cette énergie excédentaire reste enfermée au fond de notre être, alors elle risque fort d’acquérir une teneur autodestructrice. L’angoisse consiste précisément en la manifestation de ce malaise, et son expression varie selon le degré d’objectivation de la surabondance de forces. Elle peut être concrète comme chez le karatéka, le nageur ou l’intellectuel, ou radicalement abstraite comme chez le méditant.

En somme, c’est la surabondance vécue comme trop-plein qui angoisse en nous. Dans la méditation, comme toutes les autres fonctions du corps sont pour ainsi dire éteintes, la phase de suspension de la respiration est susceptible de rendre plus palpable ce trop-plein, cette part maudite de nous-mêmes. En effet, la suspension est au rythme du corps un moment de prospérité surabondante. C’est donc pour cette raison qu’au cœur de mes séances méditatives, je butais constamment sur cette damnée respiration. Heureusement, comme j’allais le découvrir par la suite, il ne s’agissait là nullement d’une fatalité. Car si l’homme ne peut se soustraire au trop-plein qui l’habite, il peut en revanche tâcher de se distancier de cette vieille habitude ancrée depuis toujours de chercher par tous les moyens à réinvestir ce trop-plein à des fins de croissance, pour s’offrir le luxe du présent – ou plutôt de la présence, d’une présence au monde intensifiée. C’est ce luxe, plus foisonnant que toutes les accumulations du monde, qu’aperçoit, sans pouvoir le saisir, le peintre de la renaissance Andrea Del Sarto, dans le poème du même nom de Robert Browning:

I do what many dream of, all their lives,
– Dream? strive to do, and agonize to do,
And fail in doing.
Yet do much less, so much less, […] so much less!
Well, less is more […] : I am judged.

Une réflexion sur “Le degré zéro de l’angoisse

  1. J’ai compris en écrivant mon dernier post quelque chose qui n’est pas encore très clair pour moi. Pour le résumer, je dirai que chacun nous, en essayant de résoudre ses angoisses, fait sa propre psychanalyse. Freud en inventant la psychanalyse faisait donc sa propre psychanalyse…

    Le « corps » (dans le sens de cette chose opposée à l’esprit) est l’inconnu, nous ne connaissons que ce que nous aurions dû faire, ce qui définit l’esprit. L’inconscient est l’écart entre les deux. Ce que nous aurions dû faire est valorisé par les sentiments, alors que ce que nous faisons l’est par nos réactions physiologiques que nous associons un peu rapidement aux émotions (à tort, car l’émotion est une partie du sentiment, mais je vais continuer en utilisant ce mot). Ainsi, le sentiment associé à un comportement humain (une anticipation) inhibe l’émotion associée à nos perceptions sensorielles et à nos réactions corporelles. Il peut donc y avoir un désaccord détecté par le corps entre ce qu’il fait et ce qui aurait dû se produire, qui peut provenir d’un événement qui peut être ou pas lié aux comportements d’autrui. Comme il y a réaction physiologique, nous en gardons le souvenir mais nous ne pouvons pas savoir pourquoi… Pourtant le souvenir réapparaît, peut-être même associé à la réaction physiologique, lorsque nous voulons faire à nouveau cette chose, que l’événement en question puisse se reproduire ou pas.

    Pour le neutraliser, il faut comprendre pourquoi, afin de dépasser ses propres préjugés. Je pense que c’est toujours possible quand il s’agit de relations humaines, mais rarement possible quand ce sont des événements imprévisibles qui se sont « acharnés » sur nous.

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