Tout le long des versets 3 à 23 de la Genèse, qui correspondent aux jours 2 à 5 de la Création, Élohim réalise une série de séparations. Il sépare d’abord la lumière des ténèbres, puis les eaux des cieux des eaux de la terre, la terre des eaux, le jour de la nuit et enfin, au 5e jour, les animaux aquatiques des animaux des cieux. Ainsi, de l’unité originelle formée par Élohim et le mystérieux Abîme dont je parlais dans l’épisode précédent, nous passons progressivement à un monde séparé, éclaté, fait de constituants distincts.

Ce thème de la séparation, qui est mis en exergue dans ces quelques versets de l’Ancien Testament, me ramène tout droit à un splendide ouvrage de Georges Bataille intitulé Théorie de la Religion, que j’ai eu le bonheur de lire il y a quelques années.

Comme son titre l’indique assez clairement, ce livre énonce une théorie explicative de ce en quoi peut consister la religion. Cela paraîtra étrange mais le point de départ du propos de Bataille consiste en une observation à l’effet que la vie des animaux se déroule selon une sorte d’unité ou d’immanence avec le monde. C’est-à-dire que pour peu que nous puissions en juger, les animaux ne se conçoivent pas de façon objective, ils ne se distinguent pas consciemment des autres choses et ne se figurent pas dans un monde peuplé d’objets. Ou du moins, ils ne le font pas suffisamment pour que cela puisse imprégner la totalité de leur rapport au monde. Ils vivent essentiellement sous le règne de l’instinct et sont donc, pour utiliser l’image de Bataille, « comme de l’eau dans de l’eau ».

Or, le règne de l’homme, avec lequel vient la conscience d’un monde peuplé d’objets distincts, rompt en quelque sorte cette unité. Par l’esprit, l’homme en vient en quelque sorte à séparer le monde en ses divers constituants et ce, à commencer par lui-même: chacun peut en effet se saisir comme un objet de chair et d’os, comme un corps distinct des autres et, à quelque part, distinct du monde lui-même. C’est d’ailleurs cette séparation qui me permet de parler ici, au travers de ces quelques lignes, de « l’homme » comme une chose distincte du cours du monde. Cette séparation nous est nécessaire puisqu’il est de notre nature de nous projeter dans un monde d’objets au sein duquel il nous est possible d’agir et même de fabriquer de nouveaux objets. Cette séparation nous fait toutefois perdre la sensation de l’unité originelle, de notre immanence avec le monde et allume en nos cœurs une sorte de nostalgie. Comme le dit Bataille: « l’homme est l’être qui a perdu, et même rejeté, ce qu’il est obscurément, [unité] indistincte ».

Dans ce contexte, le sacré apparaît comme un ensemble de sensations ambigües provoquées par l’antagonisme du monde séparé des objets et du monde de l’unité originelle, et qui trouvent leur expression dans ces gestes collectifs que nous désignons précisément par la catégorie du sacré. Je parle de « sensations ambiguës » car le sacré se caractérise par un mélange d’extase et d’angoisse: l’extase de frayer de nouveau avec l’unité et l’angoisse au regard de la menace que cette sensation fait peser sur le monde nécessaire des objets. Il s’agit en effet d’une menace dans la mesure où l’abandon à l’extase de l’unité risque de nous ramener à l’état d’animaux et de ruiner tout ce qui fait le propre de la vie de l’homme. D’où le fait que les institutions qui, au sein de la communauté humaine, s’érigent en gardiennes du sacré édictent la plupart du temps des règles morales destinées à circonscrire cette menace – comme c’est d’ailleurs le cas du judaïsme ou du christianisme.

Dans l’Ancien Testament, Élohim apparaît comme cet Être paradoxal qui à la fois incarne l’unité originelle des choses mais qui s’en fait aussi le séparateur. Par le fait même, il devient précisément celui par qui peut se réconcilier l’irréconciliable: il est l’unité qui respire en chaque chose séparée. Et puisque qu’Élohim participe donc de chaque chose, de chaque être, cela signifie que chacun peut aussi trouver en lui-même la parcelle divine, le petit morceau d’Élohim qui l’unit au reste du monde afin de peut-être, l’espace d’un moment, apaiser cette nostalgie qui l’habite en se sentant enfin comme de l’eau dans de l’eau. Je fais ici noter au lecteur que cette dernière image de l’eau nous ramène encore une fois à l’Abîme originel dont il est question dans les deux premiers versets de la Genèse.

Cela étant dit, une question se pose: la recherche de la parcelle divine, du petit morceau d’Élohim qui soi-disant nous habite a-t-elle seulement une fonction d’apaisement ou bien participe-t-elle aussi d’une fonction philosophique, d’une recherche de sagesse, de ce en quoi peut consister une vie bonne ?

Une réflexion sur “Lecture de la Bible: Genèse I, 3-23

  1. « Cela étant dit, une question se pose: la recherche de la parcelle divine, du petit morceau d’Élohim qui soi-disant nous habite a-t-elle seulement une fonction d’apaisement ou bien participe-t-elle aussi d’une fonction philosophique, d’une recherche de sagesse, de ce en quoi peut consister une vie bonne ? »

    J’écoute de temps en temps quelqu’un qui « croit » en Dieu, mais qui en même temps a créé son propre Dieu. Cela doit être assez fréquent chez les chrétiens. Pour des raisons qui me sont obscures, la religion est lié au pouvoir. Aussi, jusqu’à Jules Ferry (la laïcité), la religion catholique a toujours fait le jeu des « seigneurs. » Ainsi, « Vous ne posséderez rien et vous serez heureux » que Davos cherche à promouvoir, est la laïcisation de « Heureux sont les pauvres, car ils iront au Paradis. » Cela incite les « pauvres », incluant certains prêtres à se créer leur propre Dieu qui est plus en accord avec la parole des évangiles.

    Vous venez de m’expliquer ce qui me perturbe avec ces gens qui créent leur propre Dieu. Je les entendais en pensant qu’il ne parlait pas du Dieu de la religion, mais plutôt de ce qu’Aristote appelait « la nature ». Et la nature d’Aristote n’est pas Dieu, n’en est pas même une évolution. Dieu est la vérité que cherchait Aristote.

    Je suis un peu long, mais vous avez le même problème en parlant de l’eau dans l’eau. Vous avez l’eau divine et l’eau non-divine. Laquelle est divine, celle d’avant la séparation ou celle d’après ?

    Si nous prenons la nature dont parle Aristote est-elle divine ?
    Est-ce une partie du petit morceau divin qui nous habiterait ?

    Maintenant, prenons Kant, car il a tenté de séparer les eaux, ne trouvez-vous pas ?
    Est-ce que le divin est ce que nous ne pouvons pas connaître ou ce que nous pouvons penser ?

    Nous avons encore Wittgenstein qui donne une réponse.
    Nous ne pouvons pas parler de ce que nous ne connaissons pas.
    Et nous ne pouvons pas parler de l’eau avant la séparation.

    Nous pouvons aussi revenir à Descartes.
    Je pense, je suis (donc je doute), donc Dieu existe.
    Nous ne pouvons pas douter de ce que nous ne connaissons pas, n’est-ce pas ?
    Et Descartes pensait qu’il pensait parce que Dieu (celui qui détient la vérité, celui de la religion).
    Il doutait parce que la vérité de Dieu est inaccessible.
    Nous pauvres humains devons faire avec la réalité.

    Tous ces philosophes sont d’accords et donnent la même réponse à votre question.

    L’eau divine n’est pas celle initiale, c’est celle qui a été séparé de l’eau. Nous ne pouvons penser que l’eau divine, celle d’après la séparation. Donc, cette parcelle divine a comme objet de vous faire participer d’une fonction philosophique, d’une recherche de sagesse, de ce en quoi peut consister une vie bonne. Bien que le résultat soit discutable, c’est bien ce que faisait l’église, non ?
    L’apaisement c’est une fois que vous aurez trouvé la sagesse, ce que disait Socrate d’ailleurs (les écrits de Platon étaient probablement parmi les 600 000 rouleaux de la bibliothéque d’Alexandrie). Donc jamais, car nous constatons que plus nous avons de connaissances qui pourraient nous en approcher (sans jamais l’atteindre, car la clef de l’apaisement est dans « l’abime »), plus nous nous en éloignons pour une raison que ne pouvait pas prévoir Socrate, elle s’éparpille, car elle n’est plus accessible à une seule personne.

    C’est étonnant de vous lire, car je ne comprends pas grand chose à ce que vous dites, pourtant vous soulevez des facettes de la pensée humaine que je n’avais jamais vues. Cela me questionne.

    Ces gens qui croient en leur propre Dieu supposent que c’est Satan qui habite l’esprit des laïcs qui ont tous les pouvoirs depuis qu’ils ont éliminé l’église. Et par votre question, la part de vérité est là. La laïcité est une chose divine, comme toutes les choses. En se passant de Dieu, ils ne peuvent que jouer le jeu du mal.
    Cela ne concerne pas vous, ni moi, car nous n’avons pas le pouvoir.

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