Selon mon expérience, le philosophe qui acquiert la conviction d’être parvenu à quelque soi-disant vérité est un philosophe fini. Je le dis au sens le plus littéral : cet homme-là n’est, spirituellement parlant, pas mieux que mort; aussi la seule œuvre dont il puisse encore être porteur est sa notice nécrophilosophique. Nombre d’illustres philosophes ont d’ailleurs rédigé la leur durant le cours même de leur existence – j’aurai toutefois l’amabilité de taire le nom des quelques occurrences qui me trottent en tête. Ce que j’avance ici est d’autant plus vrai dans le cas des esprits qui s’enferment au sein d’un système philosophique, véritable palais érigé à même leurs vérités, qu’ils astiquent jusqu’à la nausée, avec l’espoir chétif que son architecture se révélera suffisamment savante pour tenir le coup contre les assauts du temps. La nature humaine étant ce qu’elle est, et l’œil étant susceptible de céder au lustre glorieux des palais, on y voit le plus souvent s’y ruer des hordes de pédants qui les astiquent de plus belle, comme des vampires qui se ruent à quelque plaie purulente afin de s’approprier la gloire de quelque vie déchue. Aussi la postérité peut-elle être à ce titre une chose éminemment trompeuse.

Un philosophe doit donc accueillir la contradiction comme une véritable bénédiction, comme une opportunité de se prouver à lui-même qu’il est effectivement un philosophe, et que son organisme dispose encore de l’agilité nécessaire à s’échapper de temps à autre de la prison qui est constituée à même ses habitudes de pensée. Car la contradiction recèle souvent l’occasion d’affronter les problèmes qui ont fait l’objet de son attention sous une perspective nouvelle. Dans tous les cas, lorsqu’elle est abordée avec sincérité, la contradiction fortifie. Si elle est juste, elle détourne le penseur de quelque chemin peu recommandable où il risquait de se rompre les os, et si au contraire elle se révèle faible, le philosophe peut à tout le moins s’en faire un festin argumentatif.

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Il se trouve justement qu’un compagnon de pensée dont j’estime beaucoup la matière cérébrale m’a récemment écrit au sujet de cette offrande non moins récemment déposée à tes pieds, ô fidèle lecteur, une offrande intitulée La permanence de l’absurdité, où je traitais notamment de l’indifférence de l’univers à l’égard de l’homme. Si j’ai été abasourdi pendant un bon moment par l’insolence de ce compagnon à remettre en question certains des postulats de ma réflexion – qui n’est tout de même pas dénuée de profondeur, j’ai néanmoins fini par reconnaître en son propos le reflet d’une certaine vertu. Voyons plutôt:

Permettez-moi d’abord de vous faire part de ma plus grande admiration pour ces lieux de délices philosophiques que vous aménagez ici à même votre étonnant labeur réflexif, des plus subtils et des plus profonds […]

Que l’on me pardonne d’interrompre de telle façon la lecture de ce billet mais la modestie m’intime de couper court à ces propos qui, bien que forts avisés, n’ont que peu de rapport avec notre principal sujet. Voici donc l’extrait du billet qui nous importe réellement :

Dans votre bel article sur la permanence de l’absurdité, vous faites à plusieurs reprises allusion à l’indifférence du monde. Cette qualification me pose problème parce que le monde, ce tout global, est qualifié par ce qu’il n’est pas, et nous pourrions allonger la liste : indifférent, irrationnel, inintelligible, insensé, immense, infini, intemporel, etc. En un mot : inhumain. Or, chaque matin, je suis davantage enclin à m’interroger, voire à m’émerveiller sur ce qui est, plutôt que sur ce qui n’est pas. Ce monde, à mes yeux poétique, beau, sublime, etc., mériterait d’être expérimenté et dévoilé non pas en recourant à l’intelligibilité humaine – celle de l’homme étant bornée – mais par d’autres capacités cognitives. Cela supposerait d’avoir soi-même quelque grain de poésie et suffisamment de sens esthétique pour parvenir à entrer en harmonie avec la poésie et le sublime du tout global.

On conviendra ici que l’observation que j’ai livrée plus tôt, à l’effet que la contradiction est une véritable bénédiction, se trouve, à la lecture de ces mots, royalement confirmée. Comment en effet ne pas saluer de telles paroles avec un grand sourire de l’esprit? N’ouvrent-elles pas la pensée à de vastes espaces qui semblent destinés à accueillir la course folle de ses élans? N’opèrent-elles pas en ce registre alchimique qui transmue le bourdonnement monotone de nos cogitations ordinaires en cette musique divine qu’est la réflexion ? Cela dit, le respect que j’ai pour ce compagnon m’incite à ne pas me déverser en effusions d’un enthousiasme intempéré, mais plutôt à procéder d’une manière pudique, d’une manière sobre, avec calme, sérieux et mesure dans la passion; bref, d’une manière philosophique.

Sérénité

Le texte de La permanence de l’absurdité décrit un mouvement sceptique visant à l’extermination de toute une gamme de pensées nuisibles, afin de rendre possible la construction d’une individualité fondée sur des bases plus solides. Or, tout mouvement sceptique doit nécessairement fonctionner sur un mode négatif, puisqu’il s’agit précisément de désigner des choses qui n’existent pas, ou qui du moins n’existent que dans l’imagination. Dans l’article, c’est la bienveillance du monde, et avec elle toute la gamme de nos vains espoirs qui se trouvent niés.

Le philosophe français Henri Bergson, dont j’ai déjà parlé ailleurs, affirmait que la critique est au fond une perte de temps – en voulant dire par là que seul le discours affirmatif est philosophiquement productif, et que la critique ne devrait jamais servir que d’entrée en matière au discours affirmatif. Je me sens plutôt en accord avec une telle remarque. Aussi, le texte de La permanence de l’absurdité, qui s’inscrit dans un registre sceptique, et donc par le fait même critique, peut être vu comme une sorte d’entrée en matière à quelque chose de plus grand. J’affirme donc sans ambages que l’on doive effectivement porter une attention spéciale à la nécessité de saisir les choses de par leur aspect positif – c’est-à-dire selon ce qu’ils sont, plutôt qu’uniquement selon ce qu’ils ne sont pas.

J’appuierai d’ailleurs ce postulat par une remarque concernant la question du désir: c’est qu’il est assez répandu d’aborder ce concept sous l’angle du manque, donc d’une façon négative. C’est souvent le cas par exemple dans le monde de la psychanalyse, où le désir est défini à partir d’une quelconque expérience originelle, ou d’une gamme de sensations originelles (notamment celles qui sont liées avec l’expérience de la fusion maternelle) dont le manque trouverait son écho au sein du désir. Pourtant, la réflexion est de la sorte appauvrie de tout l’aspect purement créatif, imprévisible et ineffable du désir. En effet, la puissance d’affirmation que nous portons tous, et qui se manifeste au travers du désir, a une origine foncièrement impersonnelle qui se rattache à l’essence même de la vie, et qui a priori n’a donc que faire de nos ruminations intimes. Pour autant, cela ne signifie pas qu’il soit inepte de parler du désir en tant que manque, puisque c’est un fait que celui-ci s’emberlificote facilement dans le labyrinthe de notre monde psychique et qu’il se présente ensuite à notre esprit sous la forme mutilée d’une privation affective quelconque. De la même manière par exemple qu’il n’est pas inepte de parler de la nuit en tant qu’absence de lumière. Ce qui est inepte, c’est de réduire une chose à son aspect négatif. Ainsi, la nuit n’est pas seulement une absence de lumière, comme le désir n’est pas seulement le manque d’une chose, et comme l’univers n’est pas seulement une présence indifférente à notre existence. Ce n’en sont que des aspects.

Aussi, je pense que pour apercevoir la pleine beauté du monde, pour l’aimer, pour y exercer notre don poétique, il faut d’abord faire l’expérience de son étrangeté. Ne serait-ce que parce que de la sorte, les distorsions liées aux attentes que nous pouvons avoir à son égard sont éliminées, et que notre relation au monde s’en trouve ainsi éclaircie. De la même manière par exemple que dans le couple, on n’a pas vraiment aimé l’autre tant qu’il ne nous est pas apparu dans sa profonde différence, et qu’on ne l’a pas vraiment embrassé tant que l’on n’a pas vécu un baiser pour ce qu’il est réellement: un pont au-dessus d’un abysse. Ou alors, en ce qui concerne l’art d’être parent, je dirai que l’on n’a pas connu le plein amour de son enfant tant qu’on ne l’a pas vu se rebeller contre soi. Il y a dans cette force qui habite son enfant et qui le porte au-delà du lien qui l’unit à son parent quelque chose de très puissant, de parfois douloureux, mais, pour qui sait voir avec les yeux de l’esprit, d’assurément sublime.

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