J’ai toujours eu un faible pour le mot métaphysique – d’abord parce qu’il sonne bien, parce qu’il est phonologiquement excitant, mais aussi pour tout ce tendre monde de spiritualité et d’abstraction qu’il évoque. Car, au risque de provoquer quelque surprise chez le lecteur, j’ai effectivement une affection particulière pour tout ce qui concerne l’esprit ainsi que ses abstraites créatures. En fait, pour être plus exact, c’est la vie que j’aime – le travail de l’esprit n’étant finalement qu’un moyen – certes misérable – de lui rendre gloire, d’en exprimer les moindres nuances, de magnifier les fulgurantes pérégrinations de l’aventure humaine. Or, la métaphysique, avec ses envolées olympiennes et ses sentences palatiales, semble toucher la pointe la plus profonde de cet univers spirituel – ou du moins, elle en exprime certainement la nostalgie.

Indéniablement, je suis aussi attendri par le spectacle du croc-en-jambe que la métaphysique fait subir à la physique. Comme il est joyeux de la voir se dresser fièrement, cette belle et arrogante métaphysique, pour faire rouler la reine des sciences hors de sa rutilante cuirasse ! Pourquoi cela m’attendrit-il ? En dehors d’une névrose personnelle, dont les tenants et aboutissants ne concernent que moi et mon psychanalyste – le docteur Van Schubergarten, cela tient à la présence souvent encombrante de la science dans la culture d’aujourd’hui. Et je ne parle pas seulement ici de l’activité du scientifique (si ce n’était que cela !), mais bien de toutes les imprégnations de l’esprit de la science dans les diverses branches de la culture. Non pas, grotesquement, parce que la science serait nuisible en elle-même, mais plutôt parce qu’administrée en trop fortes doses, ou tout simplement administrée là où elle n’aurait pas lieu de l’être, elle risque d’atteindre à la fureur de vivre des hommes. C’est, du reste, un sujet que j’ai brièvement abordé avec sagacité au cours d’une autre discussion.

Tout de même, il y a quelque chose de foncièrement naïf dans l’idée même d’une « méta-physique », c’est-à-dire dans l’idée d’une science dont le domaine s’étendrait en quelque sorte au-delà de celui de la science. Car cette discipline repose en effet sur la prétention à l’effet que les conditions mêmes de la pensée et de la connaissance puissent faire l’objet d’une étude systématique et par suite être cernés par des postulats à valeur universelle. Or, une telle prétention ne peut être que le produit d’une confusion des plus déplorables entre l’objet de la science et celui de la philosophie. Mais pour saisir en quoi peut consister cette confusion, il s’avère ici nécessaire que nous reculions de deux pas afin d’embrasser d’un plus vaste regard le panorama qui s’étend sous nos yeux.

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D’abord, qu’est-ce que la physique ? Nous dirons qu’elle est l’activité par laquelle l’homme saisit les phénomènes de la nature en les fragmentant en une multitude de composantes que l’on appelle usuellement concepts – par exemple: la réfringence, la force d’inertie, le moment cinétique, etc. En réalité, la polysémie du vocable « concept » le rend assez impropre à cet usage, du moins pour ce qui est du niveau de précision que requiert une réflexion philosophique; aussi vaut-il sans doute mieux, tel que le suggérait Gilles Deleuze, appeler fonctifs les composantes autour desquelles s’articulent les théories scientifiques. De fait, on se rend bien compte que les fonctifs n’ont que peu à voir avec les concepts qui sont utilisés en philosophie: ceux-là visent à une certaine pureté représentative, alors que ceux-ci, briguant plutôt quelque puissance d’évocation, carburent souvent à l’ambiguïté. Qu’il suffise, pour se convaincre de ce que je viens d’avancer, de comparer par exemple le concept platonicien de la Forme (dont j’ai précédemment parlé ici) avec le fonctif de la réfringence : il se révèle difficile de leur trouver un dénominateur commun autre que ce qui se rapporte à leur nature langagière, tant leur genre sémantique est différent.

La science fragmente donc les phénomènes de la nature en assemblages de fonctifs liés entre eux par des filaments mathématiques, de manière à ce que l’homme puisse éventuellement en modifier le cours pour en tirer quelque avantage. Cela suppose que le scientifique doive œuvrer selon un état d’esprit que nous pourrions caractériser par le détachement : c’est-à-dire qu’il tend à considérer le cours des phénomènes qui lui défilent sous les yeux à la manière d’un immense mécanisme au sein duquel il n’aurait aucune part intime. Cet état d’esprit qui est le sien, je l’appelle état d’esprit devant-le-monde. Notons que j’insère des tirets entre ces trois derniers mots pour deux raisons : d’abord parce que cela fait techniquement relevé, mais aussi afin qu’il soit clair que ces mots ne forment qu’un seul concept, soit celui qui décrit l’état d’esprit scientifique à proprement parler. Je précise aussi que le fait qu’on puisse le dire devant-le-monde ne signifie pas que le scientifique soit une espèce de robot détaché de l’existence, oh non : il est d’abord et avant tout un homme, capable de sentiments et d’émotions, de joies et de peines, et qui, bien entendu, regarde la plupart du temps le monde d’une manière autre que purement scientifique. Aussi dirai-je qu’il se place devant-le-monde seulement dans les moments précis où il se consacre à la sécrétion de ces arrangements de fonctifs et de filaments mathématiques que nous appelons « théories scientifiques ».

Remarquons maintenant que si la science fragmente les phénomènes en de multiples éléments, alors cela laisse supposer que ces mêmes phénomènes puissent également être envisagés sous une forme non pas fragmentée, mais plutôt indivise, à la manière de mouvements, de flux continus. Ainsi est-il possible, par exemple, d’envisager un discours sous une forme fragmentée, c’est-à-dire comme un assemblage de mots, d’éléments langagiers – ce qui correspond à la perspective de la science linguistique, mais aussi comme une sorte d’écoulement musical, de mélodie de l’esprit (cet aspect étant sans doute plus facile à percevoir dans le discours parlé). De tels écoulements ou mouvements ne sauraient évidemment être l’objet d’une formalisation scientifique, puisque leur nature continue est précisément opposée à la forme fragmentaire de la science. Vouloir formaliser le mouvement d’une manière scientifique équivaudrait à peu près à essayer d’apercevoir le son, ce qui est foncièrement absurde. Cette impuissance explique peut-être le sentiment d’incomplétude que nous ressentons immanquablement lorsque nous scrutons le monde sous le prisme d’une théorie scientifique: c’est qu’il y manque une dimension essentielle de l’existence : celle du mouvement même des choses.

Peut-être le lecteur aura-t-il remarqué que ces dernières considérations ont une certaine parenté avec la distinction bergsonienne de la pensée géométrique et de l’intuition ? Certainement. Néanmoins, j’affirmerais, si je n’étais pas étouffé par la modestie, que je bonifie cette pensée et que je l’amène ailleurs.

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J’affirme maintenant, avec cette désarmante simplicité qui me caractérise, que le mouvement est l’objet par excellence de la philosophie. Voilà une affirmation qui n’est certes pas banale et qui nous force à emprunter une route escarpée. Pour l’éclairer, je vais maintenant révéler quelque chose de difficile – aussi j’invite le lecteur à tendre toute sa force cérébrale de façon à bien prendre la mesure des mots qui vont suivre : c’est que pour saisir le mouvement du monde, pour avoir quelque vue sur le flot de l’existence, la manière de procéder consiste à s’y plonger, à s’y enchâsser de par son être et de par son Désir. C’est, du reste, une méthode que nous pourrions opportunément synthétiser par l’usage de ce verbe si précieux : « vivre ». Non pas qu’il suffise de vivre pour philosopher, mais plutôt que l’acte de philosopher se veuille la restitution d’un état d’esprit que l’on pourrait qualifier de « vital », c’est-à-dire l’état d’esprit d’un être qui est engagé-dans-le-monde. Cette dyade composée des états d’esprit devant-le-monde et engagé-dans-le-monde nous confirme ainsi qu’entre la philosophie et la science, il n’y a pas seulement une différence d’étendue de leur champ d’étude respectif, mais qu’ils procèdent tous deux à partir d’un point de vue tout à fait dissemblable, parce que la lorgnette au travers de laquelle ils scrutent le monde a une couleur différente chez l’une et chez l’autre (plusieurs articles du présent blogue développent ce point de vue, notamment ce magnifique opus).

Telle est donc la tâche du philosophe: trouver en lui-même la trace d’un état d’esprit engagé-dans-le-monde et restituer le mouvement vital qu’il suppose par le moyen d’une alchimie conceptuelle et langagière. Il n’est nul besoin d’exemplifier ceci : le lecteur n’a qu’à songer aux penseurs (évidemment, il nous vient rapidement un nom en tête mais… comment pourrais-je l’énoncer sans que ce soit inconvenant ?) dont les idées ont eu le bonheur de le faire vibrer, de le transporter, de le faire roucouler de vie, de lui donner le sens du mouvement des choses. Mais voilà: il arrive parfois que le philosophe se méprenne quant à sa situation, quant à la signification de son travail, et que, sans y prendre garde, il se détache de l’objet de sa réflexion, qu’il le considère comme quelque chose d’extérieur, se retrouvant alors dans la position saugrenue qui consiste à tenter de saisir le mouvement en se plaçant devant-le-monde. Nous dirons que c’est lorsque le philosophe se retrouve dans une telle position qu’il fait de la métaphysique, qu’il fait de la science au-delà des limites inhérentes à la science.

On peut s’imaginer avec amusement le faciès profondément imbécile de l’homme qui tenterait d’apercevoir le son : front tendu, yeux dilatés, scrutant l’air comme un égaré, afin d’entrevoir ce qui n’appartient qu’au seul domaine de l’oreille. Cette vision ridicule, c’est la caricature parfaite du métaphysicien. J’aime à penser que nous en portons tous les traits parfois, incluant même votre humble serviteur. Ah ! C’est qu’il est fermement inscrit au cœur de l’homme le rêve de pouvoir saisir le mystère qui sourd du mouvement éternel des choses, et d’en édicter la loi !

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