« Un homme doit savoir se faire plaisir » : voilà une maxime qui n’est pas dénuée de bon sens. Il faut en effet savoir outrepasser, de temps en temps, les règles que nous nous fixons si méticuleusement par le moyen de la raison, ne serait-ce que pour éprouver ces règles, pour nous rappeler que c’est en toute liberté que nous nous les sommes imposées, et que c’est en toute liberté que nous pouvons les bafouer, et cela quand bon nous semble. De telle sorte que, dégagées de tout ressentiment que nous pourrions éprouver à leur encontre, elles puissent nous apparaître dans leur pleine préciosité. Quel immense bonheur par exemple de s’offrir, après une dure semaine de privations alimentaires, un alléchant sac de jujubes! Ou alors de déguster, après un bouquin de phénoménologie particulièrement coriace, l’exquise, la fraîche, l’irrésistible suavité d’un roman de Marc Lévy!

Cette maxime s’applique aussi très bien à la discipline philosophique : ainsi, l’homme qui s’en réclame gagne-t-il parfois à retirer le cilice de son ascèse intellectuelle afin de s’adonner à ses impulsions, naturellement corrompues, en toute impunité. Or, c’est précisément cette attitude de sain relâchement que je me propose d’adopter en ces lieux, en me dédiant au développement philosophique d’une énormité, d’une proposition incontestablement déraisonnable qui me trotte en tête depuis un bon moment: j’affirme donc, sans autre préambule, que la dichotomie du fond et de la forme n’est qu’une vieille rengaine arbitrairement établie, idiote et toute juste bonne à nourrir les cochons. Cela est, on en conviendra, une proposition bien intempérante. Mais tant pis: je me gâte! Remarquons qu’elle peut s’appliquer à bien des types d’œuvres mais ici, c’est évidemment à son rapport avec le discours philosophique que je m’intéresserai.

Simplement, je digère mal – ou plutôt je ne digère carrément pas – que la forme, que le style d’un discours philosophique soit réduit au rang d’un simple enjolivement littéraire, d’un travail décoratif qui n’aurait d’autre but que de faciliter la pénétration dans les esprits du fond du discours philosophique, qui lui serait constitué par un corpus de concepts ou d’idées logiquement constitués et supposément distincts de la forme qui leur sert de support langagier. Or, j’ai déterminé, après une analyse des plus exhaustives, que la grande responsable de mon trouble digestif n’est nulle autre que cette notion d’ « idée », qui fixe la croyance abjecte à l’effet que l’esprit ait accès à une espèce de pureté réflexive que rien ne saurait entacher, sinon la descente vers les immondes terres de l’expressivité. À mon appui, je cite une bonne partie de la production littéraire philosophique occidentale, et notamment universitaire : on y observe que chacun s’efforce d’écrire dans le style le plus aride, le plus triste et le plus ennuyant possible, afin de démontrer son mépris des bassesses stylistiques et sa dédication à la seule sécrétion des « idées ».

Cette sécrétion si pure, on peut en attribuer la paternité à un nébuleux philosophe ayant sévi dans les temps reculés de la Grèce antique, soit le dénommé Platon. La thèse centrale de ce penseur consiste à affirmer qu’il existe un ordre abstrait qui se superpose au monde sensible et qui fournit le modèle éternel et immuable des choses concrètes. Par exemple, selon cette perspective, le Beau se pose comme le concept fédérateur, le modèle idéel de toutes les occurrences de la beauté sur terre. Cet ordre abstrait que promeut Platon, c’est précisément le monde des Idées – avec un « I » majuscule s’il vous plaît – ou Formes. Cet appétit pour une pureté logique, pour une perfection abstraite, si génialement attisé par Platon, a marqué la culture de telle sorte que nous le retrouvons, tout le long de l’histoire, sous diverses formes et entre diverses mains : quelque peu mutilé par la « connaissance transcendantale » chez Emmanuel Kant, explicitement remis en orbite chez Arthur Schopenhauer, propulsé par le moteur de l’histoire et vers des horizons vaporeux chez Hegel, etc.

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Et nous? Que disons-nous? Essentiellement, qu’une idée n’est pas quelque chose qui s’isole et qui puisse se réduire par la logique pour être mise en boîte sous la forme d’un vaporeux concept. C’est plutôt quelque chose que l’on poursuit, ou mieux : qui nous anime. Cela signifie que l’on ne saurait énoncer ce en quoi peut consister une idée en elle-même, mais qu’on peut seulement en manifester l’élan par un travail langagier. Un peu de la même façon que le vent manifeste son élan de par le labeur consistant à moutonner les eaux ou à faire se trémousser le feuillage des arbres. Les idées, comme le vent, sont en quelque sorte insaisissables. Que l’on essaie seulement de mettre le vent en bouteille: il s’arrête aussitôt. C’est qu’il ne prospère que par le moyen de ses manifestations particulières, alors que pris en lui-même, il n’est rien, ou encore, puisque l’expression familière sied particulièrement bien ici, il n’est vraiment « que du vent ».

Par suite, la meilleure façon de stopper net la force vive d’une idée telle que je l’entends, c’est de la momifier par la logique sous la forme supra-terrestre de l’Idée, d’une Forme absolue. D’ailleurs, n’est-il pas ironique que l’on appelle du nom de « Forme » une chose qui a précisément pour caractéristique de ne pas avoir de forme ? Que l’on relise seulement la première phrase du présent paragraphe: « sous la forme… d’une Forme absolue »: une telle conjonction ne fait-elle pas grincer des dents ? En tout cas, les miennes font un vacarme de tous les diables. Comme le vent mis en bouteille, l’Idée ou Forme est donc au penseur une bien chétive prise. Oh, je veux bien concéder que cette Idée embouteillée puisse receler quelque pureté réflexive. Mais, pour suivre la leçon de ce philosophe avisé qui affirmait que toutes les idées ont leur ombre, je dirai que le propre des choses pures est d’avoir pignon sur un monde qui ne concerne que bien peu notre existence, si ce n’est pas du tout.

En fait, nous pourrions facilement aller jusqu’à affirmer que la mise en concept d’une idée est somme toute une opération assez tardive dans la vie de celle-ci et qu’à un niveau plus fondamental, elle est avant tout un style – c’est-à-dire une atmosphère, un souffle, une respiration. Le philosophe n’a pas encore commencé son travail conceptuel que le style de son idée s’est déjà secrètement formé, dans quelque recoin de son organisme, prêt à se manifester. Platon lui-même, philosophe des Idées, pourfendeur de la rhétorique, est suprêmement inséparable d’une atmosphère, d’une rhétorique, d’un déploiement théâtral sur lequel on ne peut fermer les yeux sans fermer les yeux du même coup sur au moins la moitié de son oeuvre.

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Le lecteur peut certainement tirer de toutes ces considérations une leçon intéressante que nous pourrions formuler de la sorte: c’est qu’il aura beau jouer autant qu’il le veut avec les concepts d’une pensée, et en cerner la structure logique d’aussi près qu’il lui chantera, il ne restera jamais de la sorte qu’au seuil de la réflexion philosophique (c’est d’ailleurs une conclusion qui a déjà été tirée ici et , dans un autre contexte). Pour aller plus loin, il lui faut au contraire faire preuve de l’ampleur d’esprit nécessaire pour embrasser la respiration de la pensée à laquelle il se frotte, pour se laisser couler en elle. Il doit lire le philosophe entre les lignes, se faufiler au travers de l’agrégat des données conceptuelles pour trouver quelque haute éminence d’où il puisse apercevoir le geste philosophique du penseur dans sa totalité. Car telle que je la conçois, une pensée philosophique est un geste. On dit parfois qu’il faut juger d’un homme à ses actes et non à ses paroles. Et bien il s’agit ici précisément – et j’en assume parfaitement le paradoxe – de déceler l’acte, le geste du philosophe au travers de ses paroles. Or, cette gestuelle, elle s’exprime bien sûr dans la structure logique du discours, mais aussi dans la syntaxe, la couleur stylistique, le choix des mots, la ponctuation, le tempo ; bref, dans tout ce petit monde de nuances langagières sur lesquelles il est si facile de lever les yeux mais qui n’en jouent pas moins un rôle primordial quant à la manifestation de l’élan réflexif.

Avec un peu d’effort et de chance, il arrive parfois que l’on puisse entrer en phase avec la respiration d’un discours philosophique d’une manière si osmotique que l’on en devienne plus ou moins indifférent aux concepts qui s’y trouvent. Que l’on soit en accord ou non avec le discours, on se laisse alors couler dans son atmosphère comme on se laisse couler dans un poème, ou comme le musicien se laisse couler dans la pièce qu’il interprète en oubliant sa partition. C’est comme une sorte d’état de grâce intuitive et momentanée. Momentanée, car la réflexion nous rappelle rapidement à la nécessité de disposer de points de repère, et parce qu’il ne s’agit tout de même pas de prétendre que l’esprit puisse se passer des concepts pour vivre dans un état de flottement permanent. Tout de même, celui qui éclate le sens de la parole philosophique dans la dichotomie du fond et de la forme et qui se laisse dominer par un appétit pour une perfection abstraite prend assurément une bien cochonnesque tangente.

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