La philosophie est en bonne partie une constante lutte contre le conformisme qui s’incruste dans les multiples replis de la culture et de la pensée. Le philosophe veut activer ce qui s’affaisse, ébranler ce qui est pétrifié en un ciment de certitudes, déranger ce qui se laisse couler dans le confort capitonné de l’habitude. Et cela n’exclut certainement pas ce qui manifeste ces caractéristiques au sein de sa propre personne.

Une bonne façon pour le philosophe d’asseoir cette lutte contre l’immobilité de la pensée est justement d’élaborer des concepts qui expriment, qui mettent en relief son dynamisme. C’est par exemple ce que fait Bergson lorsqu’il invite à sauter dans la mouvance de la durée afin de parvenir à l’intuition, ou Hegel lorsqu’il déploie son jeu dialectique. Gilles Deleuze est un autre philosophe qui s’est abondamment avancé dans cette direction. C’est le cas lorsqu’il propose d’envisager l’homme sous le prisme de l’heccéité – d’un être sans début ni fin mais plutôt au centre d’un perpétuel mouvement – ou du corps-sans-organe, qui fait voler en éclat la vision statique que nous pouvons avoir de notre organisme. Moi-même, je lorgne parfois de ce côté – nous n’avons qu’à songer à mon fameux geste langagier, un concept à couper le souffle qui remet en question le primat philosophique de l’appréhension statique du discours sous le joug de la pure signification logique.

Mais le danger avec ce genre de dynamisme conceptualisé est qu’il crée des formes statiques supplémentaires qui viennent se superposer au dynamisme réel de la pensée. L’intellectuel qui se les approprie et qui n’y prend garde peut en venir à croire le plus sérieusement du monde qu’il peut se réclamer de la charge subversive dont elles sont porteuses seulement parce qu’il est capable de les manipuler sur le plan logique. Mais finalement, tout ce à quoi il parvient avec une telle attitude, c’est d’ériger un rempart de plus derrière lequel le conformisme peut aller se tapir bien confortablement. Mieux encore: un rempart doublé de la certitude de ne pas en être un.

C’est pourquoi le philosophe qui use de cette arme doit prendre garde de ne pas en abuser. Il doit plutôt diversifier ses stratégies afin de ne jamais donner d’occasion à l’indolence d’esprit de prospérer – celle-ci n’hésitant d’ailleurs jamais à utiliser les subterfuges les plus divers afin d’accomplir sa petite besogne mesquine. Si le dynamisme conceptualisé est éminemment utile afin de faire ressortir à la pensée le fait que toutes les certitudes sur lesquelles il croit pouvoir s’appuyer ne sont jamais que les moments d’un défilement dont l’ampleur ne peut que le dépasser, il n’en reste pas moins qu’il y a bien un temps où il faut savoir consentir à sauter dans le défilé et à s’y ancrer. Tailler des concepts durs comme le roc et les laisser s’imbriquer dans les colonnes du temple – quitte à infuser la pierre d’une vibration de tous les diables.

Une réflexion sur “Résolution nocturne #5

  1. Il y a ce que l’homme connaît et ce qu’il ne peut pas connaître. Il me semble que les philosophes créent des concepts pour appréhender cette limite. Wittgenstein a montré que c’était absurde car le concept fait partie du connaissable. Je vais créer le concept « animal » pour dire que l’homme n’est pas tout à fait un homme. Cela ne fait que créer une connaissance, « l’homme a quelque chose d’un animal », mais lorsque je dis que l’homme est un animal c’est dénué de sens. Cela ne délimite pas l’inconnaissable, mais montre que « je suis un homme » est une opinion, ce n’est pas une vérité, il y a une incertitude. Cette incertitude ne vient pas du fait que je sois aussi un peu un « animal ». Le Saint-Graal est finalement que l’homme ne peut rien savoir, il ne fait qu’enrichir les connaissances pour le masquer.

    C’est finalement Aristote qui a le mieux défini ce que nous ne pouvions pas connaître, bien mieux que Wittgenstein, mais il n’en a pas tenu compte car il ne pouvait pas douter de l’existence des choses. Il ne remettait pas en cause que l’homme existe, alors que ce n’est qu’une connaissance.

    La certitude ne concerne pas la connaissance qui est vraie, fausse ou dénuée de sens, jamais certaine ou incertaine. La certitude concerne les agissements humains dont la finalité sera plus ou moins certaine, du « soleil qui va se lever demain » à « le prochain tirage du loto sera 1 2 3 4 5 ».

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