C’est une drôle de chose que le besoin d’écrire. Pourquoi m’installer à mon bureau et me saigner à former des phrases cohérentes qui elles-mêmes s’assemblent en des touts qui se veulent cohérents, au lieu de tout simplement réfléchir pour moi-même, assis bien confortablement dans un coin douillet de ma maison ? Cela serait après tout tellement plus simple et plus naturel. Pourtant, je ne puis le nier, j’ai bel et bien besoin d’écrire et il ne me suffit pas de réfléchir pour moi-même. Évidemment, une langue bien pendue saisirait certainement cette occasion pour expliquer le phénomène en m’accusant d’une quelconque forme de narcissisme: « cet homme veut être vu ! » dirait-il, « il a besoin d’être vu pour se sentir exister ! » Peut-être même enchaînerait-il sur la vocation proprement narcissique de la blogosphère. Ce à quoi l’usage voudrait que je m’insurge énergiquement en rappelant que je ne suis préoccupé que par le noble exercice de la philosophie. Mais voilà: le fait est que je ne m’insurgerais pas du tout et cela pour la bonne raison qu’il y a une part de vérité là-dessous.

Pourtant, je ne réponds certainement pas à la définition clinique du narcissisme. Et bien que je ne puisse prétendre échapper au phénomène du narcissisme social, je ne crois pas qu’il s’agisse d’un concept particulièrement apte à expliquer le ressort des activités humaines. Sa vocation est plutôt de rendre compte de la couleur générale du brouhaha civilisationnel au sein du monde merveilleux de la postmodernité. De même que dans le domaine clinique, on ne saurait expliquer les faits et gestes d’un narcisse par le fait qu’un tel individu est précisément atteint d’un trouble narcissique : ce diagnostic a plutôt pour vocation de servir de grille d’analyse des schèmes comportementaux de l’individu en question, à partir de laquelle une réponse thérapeutique pourra être élaborée. Non, la part de vérité qu’il y a dans la fictive intervention de notre tout aussi fictive langue bien pendue qui m’accusait de vouloir être vu réside plutôt dans le fait qu’au-delà du narcissisme, tout être humain a effectivement besoin d’être vu pour vivre – moi le premier, d’apparaître aux yeux d’un autre, ne serait-ce que l’Autre que nous intériorisons tout un chacun et qui nous permet de tenir un perpétuel dialogue avec nous même.

Il y a donc une part de moi-même qui se triture pour en arriver à toutes ces élucubrations dont je tapisse ces lieux virtuels, une part de moi-même qui a un besoin irrépressible d’être vue et ce, d’abord et avant tout par moi-même. En ces lieux, mon Autre est ce philosophe qui s’efforce d’apparaître, qui lutte pour exister; ce philosophe que j’ai même eu besoin de distinguer par un nom qui lui est propre: le Dompteur de mots. Pour avoir toute mon attention, ce Dompteur de mots doit donc se différencier, se cristalliser en un Autre reconnaissable. Et pour y arriver, la recette consiste tout simplement à faire œuvre. C’est-à-dire que ce Dompteur doit marquer sa présence au moyen de l’une de ces indélébiles pièces à conviction que nous appelons « œuvre ». Autrement, il demeurera condamné à flotter, onde parmi les ondes, dans la mer des impressions, des demi-pensées et des intuitions éphémères qui constituent le cours de ma conscience corrompue.

Toutes ces considérations nous permettent certes d’éclairer les jeux intérieurs qui accompagnent mon besoin d’écrire mais je me permettrai néanmoins de pousser le raisonnement encore plus loin en posant la question suivante : pourquoi ai-je donc besoin d’alimenter un tel dédoublement de personnalité, et pourquoi me faut-il tenir ce schizophrénique dialogue avec moi-même ? À cette question, je répondrai spontanément (mais il faut toujours se méfier d’un philosophe qui affirme parler spontanément) que j’ai besoin d’écrire lorsque je sens que la vie me dérobe à moi-même, lorsque je sens que j’ai besoin de me reconquérir, de goûter à nouveau à ma liberté. Voilà qui est fort édifiant. Mais encore faudrait-il spécifier de quel genre de liberté il s’agit là. Nous pourrions sans doute y arriver en parlant d’abord de l’état à partir duquel elle peut être extraite : soit celui de la minéralité de l’être.

Ce que je veux dire par minéralité de l’être ? En fait, l’expression a un sens presque littéral, dans la mesure où le corps de l’homme et des êtres en général est, comme le sait le lecteur, composé pour une large part d’éléments minéraux. Songeons par exemple que notre organisme est constitué aux trois quarts d’eau, ou encore qu’il a besoin, pour assurer sa survie, d’ingérer sa part quotidienne de magnésium, potassium, fer, calcium, etc. Le lecteur voudra bien aussi se rappeler que selon les théories généralement admises de l’histoire naturelle, la vie sur terre s’est toute entière détachée du règne minéral, les premiers organismes cellulaires s’étant en effet développés à partir de composés inertes selon le processus magique de l’abiogénèse. Souvenons-nous enfin de la célèbre et joyeuse locution tirée du Livre de la Genèse: Memento, homo, quia pulvis es, et in pulverem reverteris: « Souviens-toi homme, que tu es poussière et que tu redeviendras poussière ». Bref, l’homme a une dimension minérale qui s’éclaire par sa composition intrinsèque. Mais elle se manifeste aussi dans sa propension à l’inertie, laquelle est précisément l’état caractéristique du minéral. Ainsi, je dirai qu’un homme se minéralise lorsqu’il tend à ne vivre que pour se conserver, lorsqu’il devient de plus en plus semblable à une machine biologique, lorsqu’il tourne le dos au mystère qui l’habite, au monde des possibilités dont il est nécessairement le porteur pour ne plus aspirer qu’à un confort misérable. J’ajouterai que puisque tout homme a une nature minérale, tout homme est également habité par des élans de ce type, même l’auteur de ces lignes.

Mais voilà : la bonne nouvelle est que l’homme a le moyen, par le travail de l’esprit, de sublimer une partie de son être et d’atteindre une certaine liberté. Que l’on me comprenne bien : je n’affirme pas le moins du monde que la nature minérale de l’être est mauvaise en elle-même, et qu’elle ne consisterait qu’en une sorte d’état d’asservissement dont chacun devrait se détacher. De la même manière que l’on ne songerait pas à affirmer que l’apparition de la vie sur terre a constitué une libération au regard du règne minéral. Au contraire : la minéralité de l’être est le socle sur lequel l’homme se construit et s’élève vers l’esprit. Non, il s’agit plutôt de constater qu’une existence humaine qui ne se déroulerait que sous le signe de la minéralité constituerait assurément une grande occasion manquée.

Heureusement, chacun peut donc saisir cette grande occasion par le travail de l’esprit, que j’aime comparer à cette technique de jardinage qui consiste à retourner la terre afin de l’aérer et de la rendre plus fertile. Dans les deux cas, il s’agit en effet de faire communiquer les éléments : la terre et l’air dans le cas du jardinage, le fonds minéral de l’homme et l’esprit dans le cas qui nous occupe. D’ailleurs, question de rendre cette analogie encore plus troublante de pertinence, je ferai remarquer que le mot esprit vient du latin spiritus, qui désigne le souffle, et donc l’élément aérien. Chacun peut ainsi travailler à se retourner l’existence, question de l’aérer par l’esprit.

Je prends un exemple rejoignant notre sujet de l’écriture pour éclairer ce que je raconte : celui du langage. Le langage a une qualité minérale en tant que son usage est lié à la conservation des choses, au cours ordinaire de la vie. En effet, la plupart des paroles que nous prononçons ont une une finalité purement pratique : nous parlons le plus souvent pour coordonner nos actions, question de rendre la vie collective possible, ou encore pour exprimer ce dont nous avons besoin. Mais l’homme accomplit aussi parfois, par une subversion du langage que j’appelle poésie, le petit travail de jardinage dont je parlais plus haut. Évidemment, la poésie à laquelle je fais ici référence ne correspond pas au genre littéraire du même nom, mais plutôt au concept général de la subversion du langage. Car tout jeu poétique, ne serait-ce que la petite parole dansante, la petite extravagance langagière que nous échappons parfois au cœur des conversations les plus terre-à-terre, consiste précisément en une subversion des codes habituels du langage. En ce sens, chacun finit par être poète à ses heures.

Par ailleurs, quiconque a suivi le cours de mes pérégrinations réflexives sur ce blogue sait que ma conception de la philosophie est indissociable de la poésie. Non parce que j’aurais la fantaisie absurde de décliner mes pensées en alexandrins, ou mes raisonnements en sonnets, mais bien parce que la philosophie est à mon sens au moins autant une affaire d’évocation, une affaire d’images, qu’une affaire de connaissance. Mais aussi et surtout, elle est, comme la poésie, une affaire de subversion, c’est-à-dire, comme l’étymologie de ce mot l’indique, un retournement (verto) intérieur (sub) de l’être, ce qui nous ramène d’une manière fort habile à cette idée de jardinage, de retournement de la terre.

Pourquoi je m’installe à mon bureau et me saigne à former des phrases cohérentes qui elles-mêmes s’assemblent en des touts qui se veulent cohérents, au lieu de tout simplement réfléchir pour moi-même, assis bien confortablement dans un coin douillet de ma maison ? Pour faire vivre ce Dompteur de mots, ce véritable Moi subverti, jardinier improbable qui m’aère la carcasse, me retourne l’existence afin de tenter d’y faire pousser des fleurs fabuleuses, de me sublimer la minéralité et, peut-être, de m’aider à saisir cette grande occasion qui se présente à chaque instant.

Une réflexion sur “Du besoin d’écrire

  1. A – Pourquoi il y a des nuages ?
    B – Il n’y a pas de nuage !
    A – Mais, si là tu vois ?
    B – Ah ! oui. Il va pleuvoir.
    A – Pourquoi il y a des nuages ?
    B – Parce qu’il va pleuvoir.
    A – C’est absurde, ce n’est pas parce qu’il va pleuvoir qu’il y a des nuages.
    B – Tu m’énerves avec tes questions. Je retourne chez ma mère.

    A et B sont en conflits.

    A est dans la majorité qui pense que ce n’est pas la pluie qui fait qu’il y a des nuages.
    Il va écrire pour expliquer pourquoi il y a des nuages. Et il va faire une loi pour imposer à tout le de monde de l’apprendre à l’école.

    A est dans la minorité.
    Il va écrire pour chercher pourquoi les autres ne voient pas les nuages. Et en fait, il va chercher pourquoi LUI les voit alors que les autres ne les voient pas.

    Est-ce que A écrit pour lui ou pour les autres ?

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