J’ai récemment décidé de réaliser un rêve que je caressais depuis longtemps et qui paraîtra peut-être saugrenu au lecteur ayant atterri ici dans l’espoir de se frotter à quelque travail philosophique « sérieux », à savoir de lire l’Ancien Testament. C’est une envie qui s’est progressivement installée dans le fond de ma cervelle avec les années, à force de me frotter à toutes sortes de références à ce vénérable ouvrage. Les philosophes parlent en effet souvent de l’Ancien Testament dans leurs dissertations et avec raison, dans la mesure où toute la culture occidentale est fortement imprégnée de la pensée chrétienne et donc de l’esprit de ce grand livre.

C’est le cas par exemple de l’un de mes chouchous, l’illustre Kierkegaard, dont l’un des ouvrages, Crainte et Tremblement, est carrément élaboré à partir d’une scène de l’Ancien Testament, en l’occurrence celle du sacrifice avorté d’Isaac par son père Abraham. Il faut dire que la lecture de la Bible constituait un passage obligé pour tout homme savant des siècles précédents, puisque le christianisme régnait alors sur toutes les sphères de la société. Mieux: le respect de l’esprit de la Bible était de mise, sous peine d’être rejeté par la communauté – ce qui arriva d’ailleurs précisément au bon vieux Baruch Spinoza. Cela est sans compter sur le fait que plusieurs philosophes importants de l’histoire étaient de fervents chrétiens et que leur œuvre est indissociablement liée à la théologie – je pense par exemple à Saint Augustin ou à Saint Thomas d’Aquin. Bref, le philosophe se doit certainement de comprendre les racines de sa pensée afin de saisir où celle-ci l’emmène aujourd’hui et pour pressentir où elle risque de l’emmener demain.

En même temps, ma curiosité n’est pas strictement historique ou littéraire et je ne souhaite pas faire simple œuvre d’érudition. Mon désir est plutôt d’y aller d’une lecture sincère de cet ouvrage, et dénuée de préjugés, en cherchant à le comprendre sous l’angle de sa vocation proprement spirituelle. Comme le lecteur de ce blogue aura déjà pu le sentir, j’ai un intérêt certain pour la chose spirituelle. Que l’on se rassure: je ne collectionne pas les pierres d’énergie et je ne me délecte pas des mouvements astrologiques du cosmos. Seulement, ma recherche philosophique m’a toujours amené à tenter de cerner ce que peut être exactement la spiritualité et comment une vie peut être vécue spirituellement sans pour autant devoir trahir la liberté philosophique – qui n’est jamais que la liberté de penser par soi-même. Je pense en effet que c’est un aspect de la vie humaine qui a été complètement évacué par le mode de vie moderne, ou plutôt postmoderne, et que cela nous fait cruellement défaut. Mieux: avec les grands bouleversements qui s’en viennent dans la foulée de la crise écologique, et la fin annoncée de cette vie que nous connaissons, je crois que nous allons être forcés de redécouvrir notre nature spirituelle (c’est un thème que je développerai sans doute en d’autres temps).

Parallèlement à ma lecture de l’Ancien Testament, j’ai décidé de tenter l’expérience de rendre compte au lecteur, par le moyen de ce blogue, des réflexions que cette lecture provoquera. Je ne sais trop encore quel genre de résultat cela pourra donner et si le contenu sera purement philosophique à proprement parler. De toute façon, il me semble que j’ai déjà tendance à déborder du côté de la poésie, à préférer évoquer des idées et à les exposer de façon oblique plutôt qu’à dérouler des argumentations systématiques. En langage savant, l’on dirait sans doute que je louche du côté de la philosophie continentale plutôt que celui de la philosophie analytique1. Cela est ma façon d’être et de penser; aussi vais-je immanquablement poursuivre dans cette voie.

Je n’entends toutefois pas verser le moins du monde dans la théologie, c’est-à-dire dans l’interprétation des Écritures sous la perspective du dogme chrétien. Dans tous les cas, il m’importe surtout que l’expérience soit riche et intéressante. Pour cette raison, je partirai logiquement du postulat que la Bible est un livre riche et intéressant et je mettrai de côté tout le catéchisme athée et nietzschéen que j’ai pu apprendre avec les années. Ayant en effet atteint, je crois, un certain niveau de maturité intérieure, c’est quelque chose que je puis me permettre.

Je précise enfin que j’utiliserai pour cette expérience la traduction de l’Ancien Testament d’Édouard Dhorme, aux Éditions de la Pléiade. Que voulez-vous: je suis, en matière de livres, une véritable poule de luxe.

Cette magnifique édition a l’avantage de répondre à l’ensemble des critères que je m’étais fixés afin d’acheter la bonne traduction, à savoir: fidélité au texte hébreu original (ou plutôt à la multiplicité des sources originale retrouvées en hébreu et en grec), beauté littéraire, présence d’un appareil critique permettant d’apprécier les subtilités de la traduction et surtout, l’absence de toute interprétation confessionnelle du texte. En effet, il m’apparaît que la condition la plus importante pour arriver à une lecture sincère – non seulement d’un ouvrage comme l’Ancien Testament mais à plus forte raison pour n’importe quel livre qui s’inscrit dans le cadre d’une quête philo-existentielle, est de s’y investir d’une façon personnelle, avec sa tête et ses tripes, et d’y mettre sa conscience en jeu à chaque fois.

1 Si l’on résume grossièrement, la philosophie analytique, clairement dominante dans les milieux universitaires, cherche à résoudre les problèmes philosophiques en prenant appui une méthode scientifico-logique. Elle est largement issue de la tradition britannique. On peut y associer des penseurs tels que Husserl, Wittgenstein, Locke, Russel, Hume, Rawls, etc. Quand à la philosophie continentale, elle cherche plutôt à embrasser le questionnement en lui-même, à ouvrir la pensée, à comprendre ce qu’est l’expérience de vivre. On peut y associer des penseurs tels que Nietzsche, Kierkegaard, Bergson, Hegel, Heidegger, etc. Pour creuser le sujet, voir notamment l’essai « La fin de la pensée ? Philosophie analytique contre philosophie continentale » de Babette Babich.

Illustration: Solitude, John Martin.

3 réflexions sur “Lecture de la Bible: introduction

  1. J’avais voulu lire l’ancien testament à une époque. Je ne le ferais sans doute jamais, ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas le faire. L’ontogénèse retrace la phylogénèse. Aussi, il faut remonter très loin pour retrouver les fondements de la pensée humaine. L’ancien testament semble donc être une piste. Sauf qu’il y a plus de difficulté à retracer la phylogénèse que sa propre ontogénèse, puisque nous retraçons la phylogénèse par l’ontogénèse des autres. Or, ce que nous cherchons, lorsque nous cherchons quelque chose, c’est pourquoi nous sommes différents. Et cela, nous ne pouvons le savoir que lorsque nous avons trouvé des gens qui nous ressemblent. La question pourrait alors être qu’a vécu cette personne qui fait qu’elle me ressemble (qu’elle pense comme moi). J’ai alors dû vivre la même chose ou quelque chose de similaire. Il devient alors possible d’arrêter de penser, par là-même la recherche philosophique s’arrête, pas parce que nous avons toutes les réponses, mais parce que nous savons alors qu’il n’y a rien à chercher. Les réponses étaient là devant nous et nous ne les voyions pas, nous ne regardions pas, nous pensions.

    La base de la philosophie est l’être. La question n’est pas qu’est-ce que l’être, mais pourquoi il y a l’être, pourquoi est-ce que les premiers philosophes se posaient cette question, par là-même pourquoi nous nous la posons ou que nous faisons comme s’il n’y avait pas de réponse. Or, là nous avons un problème. Tout le monde le pense, tout au moins de nos jours, sauf les enfants (jusqu’à quel âge ?). Nous ne devrions pas nous poser cette question, alors pourquoi Aristote se la posait et avant lui Parménide? Qu’a vécu Parménide que j’aurai pu vivre? Qu’ai-je vécu étant enfant qui m’a fait me poser cette question que plus personne ne se pose? Que m’ont dit mes parents que les autres parents n’ont pas dit à leurs enfants? Je sais cela, j’en ai le souvenir. Parménide avait sans doute ce souvenir puisqu’il était né à Velia. Pourtant cela l’a conduit à créer la philosophie (peut-être) alors que cela m’a conduit à la déconstruire, La différence est significative. Parménide baignait dans la spiritualité, celle des dieux de son époque, alors que mes parents n’avaient aucune spiritualité. Il pouvait créer les bases de la pensée, alors que je ne pouvais que les déconstruire, dans le même sens où Wittgenstein a cherché à déconstruire la philosophie. Descartes nous apprend à penser, par là-même à douter, alors que Wittgenstein nous apprend à « dépenser » (pas à dépenser de l’argent, mais à ne plus penser, par là-même je pourrais dire à vivre).

    Alors, que devient le problème avec l’ancien testament? Et bien, c’est que ce texte est bien moins ancien que l’on a essayé de nous le faire croire. Ce n’est pas le fondement de la pensée, mais une évolution. Aussi, il n’y aura pas la réponse que je cherchais. Je sais que je vais m’y perdre. Pour comprendre l’ancien testament, il faut être terriblement instruit, savoir comment les gens vivaient à cette époque, ce qu’ils pensaient. Ainsi, peut-on parler de la résurrection de Jésus (le nouveau testament), sans savoir qu’un « roi » devait mourir (symboliquement, s’il devait être roi pendant une nouvelle période, ou physiquement s’il donnait sa place à un autre, tel que son fils) pour régner à nouveau? Jésus devait mourir pour régner sur le monde Chrétien. Ce n’est pas un miracle, ni du symbolisme, c’est devenu symbolique.

    Je suis bien long pour expliquer quelque chose que personne ne comprendra.

    Je voulais surtout vous introduire cette vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=meMHNWdd0Sw

    Elle est longue mais pourrait vous aider à comprendre l’ancien testament en le situant à son époque. Elle laisse quelque peu sur sa faim, car il ne répond que partiellement aux questions que l’on pourrait se poser (tout au moins que je me serais posé si j’avais voulu le lire) sur l’origine de ce texte. Cependant, il fournit à mon avis les éléments indispensables qui peuvent éviter de se fourvoyer.

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  2. Bonjour Hervé ! J’espère que vous et le soleil de la Grèce allez bien !
    Sachez que je ne crois pas le moins du monde que la Bible soit LE fondement de la pensée. Je pense comme vous que ce n’en est qu’une partie – mais il s’agit à tout le moins d’une partie importante. Pour ce qui est de l’origine et de la signification, il est parfaitement inutile de s’y lancer avec la prétention d’en faire une exégèse exhaustive. Des milliers de spécialistes y ont dédié leur vie sans jamais arriver au bout de leur peine. Je crois bien que cela ne se terminera jamais. Quant à la vidéo que vous m’avez suggérée, je comprends qu’il s’agit d’une théorie certes intéressante sur l’origine du bouquin mais à ce jour assez marginale, et je n’ai pas la connaissance pour me prononcer sur ce qu’elle vaut. Je pense que l’essentiel est de comprendre que la Bible a été rédigée par plusieurs mains et que l’origine des histoires qu’elle contient est très variée. Il s’agit véritablement d’un recueil de savoirs mythologiques mais aussi historiques, géographiques, ethnologiques, etc. Sinon, j’essaie véritablement de me laisser aller aux pensées qui me viennent à la lecture du texte sans trop chercher à adopter quelque posture que ce soit. Je suis curieux de voir ce qui de ce texte résonne ici et maintenant.

    Est-il exact que vous ayez une approche analytique de la philosophie ? (J’ai distingués les approches analytiques et continentales dans la 2e note de bas de page du présent article.) Cela faisait longtemps que je cherchais à comprendre notre différence et lorsque je suis tombé sur le texte de Mme. Babich, il me semblait que cela recoupait bien ce qui nous distingue. N’attendez-vous pas de la philosophie qu’elle résolve des problèmes ? (Dire que le problème ne se pose pas consiste en quelque sorte en une résolution.)

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    1. Bonjour,

      Je suis heureux de lire cette réponse. Je pense que cette vidéo est très sérieuse, disons scientifiquement. Je pense qu’il y a un seul auteur (pour la première version) et qu’il date du IIIème siècle avant 0.

      Cela ne change pas grand chose.

      Ainsi, j’ai lu un livre que je trouve extraordinaire sur la mythologie grecque. Je suis maintenant convaincu que Zeus ou Hercules sont des personnages « réels », alors que bien-sûr nous n’en avons aucune trace historique. Cela signifie que quelqu’un (un homme ou plusieurs ou peut-être aucun) a fait quelque chose, a un moment donné dans l’histoire humaine, et que des hommes ont eu besoin d’en parler. Ainsi, Zeus était un homme et il est intéressant de savoir « quand » et « quoi », peu importe qu’il soit mythologique.
      Il en va de même pour la bible à mon avis. La vidéo dit « quand », ce qui ne change pas grand chose au fait qu’il puisse y avoir plusieurs mains, car elle s’inspire de textes plus anciens écrits par d’autres, et propose un « quoi » qui est discutable. Ainsi, Moises se situe dans un contexte où les grecs cherchent à dominer le monde, Jésus dans un contexte où les romains cherchent à dominer le monde, de même, bien que cela soit devenu un détail de l’histoire, que Dionysos se situe dans un contexte où les grecs buvaient de la bière.
      De la même façon que Freud pensait que le complexe d’Œdipe se rejouait en chacun de nous, nous parlons de ces histoires parce que nous n’avons pas résolu le « quoi ». Freud se trompait sur l’impact d’Œdipe, pas sur le fait que nous rejouons quelque chose. Ainsi, si vous buvez de la bière et pas de vin, vous rejouez en vous cette lutte contre Dionysos.

      « Je suis curieux de voir ce qui de ce texte résonne ici et maintenant. »

      Donc, c’est cela qui est effectivement intéressant. Vous osez le faire et pas moi. Je vous admire et en même temps je pense que ni vous, ni moi n’avons la clef qui permet de le comprendre. Il me semble que la bible est le début dans l’histoire humaine de la guerre entre le bien et le mal, que c’est cela qui devrait résonner. D’une part, je ne suis pas sûr, et d’autre part cette guerre ne m’intéresse pas. C’est un problème personnel, car tout le monde semble impliqué dans cette guerre, sauf moi.

      Je crois que je n’ai aucune approche philosophique. Ce qui m’intéressait était de savoir comment fonctionne l’homme et j’étais plus intéressé par des biologistes (Varéla) que par la psychologie qui est, selon moi, une vision superficielle (disons que la biologie serait la cause et la psychologie l’effet). Aristote avait l’approche d’un biologiste. Maintenant, j’ai cette réponse. Aussi, je peux dire que l’idée n’est pas d’inscrire Aristote dans un courant philosophique en supposant qu’aujourd’hui nous en saurions plus que lui. Il ne s’agit pas de savoir ce qu’Aristote ne pouvait pas savoir à son époque, mais ce qu’il ne savait pas et que nous ne savons toujours pas. Nous rejouons en nous son ignorance. Dit autrement, la réponse n’est pas dans le futur où nous pourrions avoir un savoir plus grand, mais dans le passé où nous avons perdu un savoir. Aristote nous raconte l’histoire de se savoir perdu, en parlant de l’être. Or, la réponse n’est pas dans l’être, car il en parle justement parce qu’il ignore ce qu’il ne sait pas, ce qui s’est perdu. Et nous en parlons (tout ce dont nous parlons « est » quelque chose), parce qu’Aristote n’avait pas ce savoir.
      Cela signifie que la réponse n’est dans aucun livre. Elle est en nous, dans le sens où elle se trouve quelque part dans nos souvenirs d’enfance. Peut-être ce que vous cherchez est dans ce souvenir où vous étiez sur la plage avec votre frère (je crois que c’était votre frère). J’ai trouvé cette réponse en écoutant quelqu’un que j’aime bien (Albert Jacquard) qui avait un souvenir d’enfance qui « résonnait » en moi. Il avait donc les mêmes interrogations que moi. Ce souvenir est quelque chose de rare, peu y sont confrontés.
      Maintenant, je regarde tout le monde se débattre pour des illusions et je ne comprends pas pourquoi. Je crois que cela nous rapproche quelque peu, mais vous arrivez à vivre avec ou parmi ces illusions et pas moi. Je cherche pourquoi personne ne voit que ce sont des illusions, qu’il suffit de les ignorer pour qu’elles disparaissent. Aussi, j’ai cherché ce savoir perdu à l’époque d’Aristote et j’ai trouvé lequel, la clef de tout le savoir d’aujourd’hui, de toutes nos illusions. Cela ne sert à rien.

      En effet, je vois autour de moi des armées qui s’affrontent, chacune se battant pour des illusions. Je ne peux pas aller voir chacun des soldats pour le leur dire. Ils ne me croiront pas, car leur problème est avant tout de ne pas se faire tuer. C’est peut-être pour cela qu’Albert Jacquard disait qu’il faudrait un messie. Malheureusement, ce n’est même pas la solution, car le messie est là pour nous faire croire en quelque chose, alors qu’il ne s’agit de ne plus croire. Aussi, je pense qu’il faudrait que je trouve pourquoi cela me préoccupe de voir les gens s’entretuer alors que ce n’est pas mon problème.

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