Méditations d’un vieux con

Méditations d’un vieux con

Il y a quelque temps, au premier paragraphe d’un article intitulé Considération intempestive sur le fond et la forme, je me suis plu à railler la littérature de l’auteur internationalement reconnu Marc Lévy. Avec une bonne dose d’ironie, j’affirmais alors combien il est bon « […] de déguster, après un bouquin de phénoménologie particulièrement coriace, l’exquise, la fraîche, l’irrésistible suavité d’un roman de Marc Lévy! » Bien qu’amusante, il s’agissait là d’une envolée d’autant plus veule que je n’ai jamais lu un traître mot de cet auteur, et que cela ne figure pas non plus au catalogue de mes projets. Or, depuis la publication de cet article, je dois dire que j’ai été trituré par une sourde angoisse qui m’a pourchassé jusque dans l’autobus qui m’emmène chaque matin rencontrer le visage de ma destinée. Lire la suite « Méditations d’un vieux con »

La philo qui fait boum

La philo qui fait boum

J’aime la violence. J’aime la regarder, l’infliger et même la subir. C’est comme ça. On ne me changera pas.

J’aime lorsque Dick Laurent, dans Lost Highway – le film de David Lynch, décide de passer à tabac l’automobiliste qui le suivait d’un peu trop près: « bien fait pour lui » ne puis-je m’empêcher de penser. Je trouve jouissivement effroyable la scène dans laquelle Raskolnikov massacre la vieille usurière ainsi que sa fille dans Crime et châtiment, le chef-d’oeuvre de Dostoïevski. Dieu sait qu’il s’agit pourtant d’un moment qui donne la chair de poule. Lire la suite « La philo qui fait boum »

L’ombre de nos idées

L’ombre de nos idées

Quiconque fréquente avec assiduité la société des créatures de l’esprit découvre peu à peu que malgré leur nature éminemment abstraite, elles manifestent parfois des caractères qui rappellent d’une manière étonnante ceux qui sont le propre des objets tangibles. Il arrive par exemple que les concepts se comportent comme s’ils étaient constitués de matière, et comme s’ils s’enchâssaient dans l’espace, y manifestant quelque solidité, quelque opacité. En effet, de la même façon que les objets qui ont leur place entre le soleil et la surface de la terre viennent obscurcir une partie de cette dernière, les concepts, lorsqu’ils se trouvent exposés à la lumière de l’esprit, projettent alors très souvent une ombre qui vient tapisser l’arrière-fond de la pensée. Et comme tout ce qui ne se présente pas à nos yeux dans la pleine clarté, notre attention est rarement dévolue au contenu de cet arrière-fond. Lire la suite « L’ombre de nos idées »

Un contradicteur

Un contradicteur

Selon mon expérience, le philosophe qui acquiert la conviction d’être parvenu à quelque soi-disant vérité est un philosophe fini. Je le dis au sens le plus littéral : cet homme-là n’est, spirituellement parlant, pas mieux que mort; aussi la seule œuvre dont il puisse encore être porteur est sa notice nécrophilosophique. Nombre d’illustres philosophes ont d’ailleurs rédigé la leur durant le cours même de leur existence – j’aurai toutefois l’amabilité de taire le nom des quelques occurrences qui me trottent en tête. Lire la suite « Un contradicteur »

Mort à la culture !

Mort à la culture !

À la fin du mois de juin 1935, à la Maison de la Mutualité à Paris, eut lieu le Congrès international des écrivains pour la défense de la culture, auquel participèrent des auteurs renommés tel que Bertolt Brecht, André Gide, André Malraux, Aragon, etc. Il s’agit d’un événement d’une grande importance et dont l’influence fut immense. On y discuta de l’état de la culture européenne de l’époque, de son avenir, de ses perspectives, entre autres dans le contexte de la montée de l’ennemi fasciste. À cette occasion, le poète surréaliste Antonin Artaud fut invité à participer aux discussions mais il déclina l’offre et se contenta de rédiger une lettre incendiaire dans laquelle il varlopa sans façons la conception de la culture que ce congrès se proposait de défendre. Il y dénonça le formalisme matérialiste de son époque qui ramenait la culture à un ensemble de biens matériels, et à un ensemble de paradigmes formels. Lire la suite « Mort à la culture ! »

Citation de la semaine: Hannah Arendt

Citation de la semaine: Hannah Arendt

La mortalité humaine vient de ce que la vie individuelle, ayant de la naissance à la mort une histoire reconnaissable, se détache de la vie biologique. Elle se distingue de tous les êtres par une course en ligne droite qui coupe, pour ainsi dire, le mouvement circulaire de la vie biologique. Voilà la mortalité: c’est se mouvoir en ligne droite dans un univers où rien ne bouge, si ce n’est en cercle.

– La condition humaine

La permanence de l’absurdité

La permanence de l’absurdité

L’esprit humain est une chose extraordinaire, sans doute la plus extraordinaires de toutes. Que serions-nous sans esprit ? Des êtres sans queue ni tête, des êtres qui ne riment à rien. Vivre n’a guère de sens en dehors de la patrie que les hommes se donnent par l’esprit, une patrie que nous appelons par un mot dont le sens se perd pourtant dans le monde d’aujourd’hui – je parle de la culture. Quoiqu’il en soit, l’esprit est bien ce par quoi nous nous extirpons de la mécanique insensée de la nature; c’est une force qui nous anime et nous pousse toujours plus loin, hors de nous. Le cours de notre vie est jonché d’une multitude de ces sauts vers l’avant que nous faisons par l’esprit. Parmi ceux-ci, je voudrais ici m’intéresser à deux de ces sauts en particulier, des plus fondamentaux dans le développement de chacun. Lire la suite « La permanence de l’absurdité »

La terre est plate !

La terre est plate !

En maudissant la tempête de neige qui s’est abattue sur la ville hier, et qui a enseveli le trottoir que j’utilise quotidiennement pour me rendre jusqu’à l’autobus (on aura deviné que j’habite le Groenland), j’ai eu une révélation extraordinaire: la terre est plate !

C’est d’autant plus extraordinaire que je me targue pourtant de posséder une formation scientifique décente et de plus, je ne crois pas encore avoir perdu la tête. J’ai beau ressasser mes vieilles notions d’astronomie et de physique, rien n’y fait: l’évidence – ou du moins ce qui me paraît en être une – se cramponne à mon esprit. Lire la suite « La terre est plate ! »

Le don poétique de l’existence

Le don poétique de l’existence

Les livres de Søren Kierkegaard ont ce don rare de pouvoir provoquer ma colère. Non pas parce que s’y trouveraient décrites des situations qui exaspéreraient mon sens de la dignité humaine, ni parce que l’auteur y livrerait quelques énormités qui détonneraient avec ce que l’on attend d’un esprit fin – loin de là, mais bien parce que certaines pensées y resplendissent avec tant de force qu’il m’apparaît tout bonnement insupportable que je n’y aie jamais songé auparavant. Comme si ce n’était pas suffisant, cet éminent esprit eut sans doute l’une des plus belles plumes à avoir gribouillé sur terre. La profondeur et le style s’unissent parfois chez Kierkegaard jusqu’à asséner au lecteur une inoubliable paire de claques. Je voudrais ici rendre au lecteur du présent blogue l’une de ces fameuses taloches que j’ai eu le plaisir de recevoir de la part de l’écrivain danois. Lire la suite « Le don poétique de l’existence »

Leçons de La Neuvaine

Leçons de La Neuvaine

Je ne tarirai jamais de mots pour exprimer l’admiration que j’ai pour le réalisateur québécois Bernard Émond. À l’ère du spectaculaire, de la sensation forte, du superlatif, de la surcharge visuelle, de l’inflation médiatique, de la rapidité, de l’instantané, les films d’Émond constituent de fabuleux havres de sobriété et de simplicité. Alors que même la plupart des films indépendants ou de répertoire n’échappent pas à une certaine surenchère cinématographique, ceux d’Émond nous montrent une réalité des plus dépouillées, semblant atteindre jusqu’à la substantifique moelle des affaires humaines.

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