La plante humaine

La plante humaine

Comme j’étais en vacances la semaine dernière et que j’avais besoin de redonner à mon esprit le sens des grandes étendues, j’ai décidé d’aller me perdre quelque peu dans les lugubres profondeurs de la forêt boréale de mon Groenland natal. En fait, je ne me suis pas perdu du tout puisqu’il s’agissait d’un sentier parfaitement balisé mais qu’importe : mon regard s’est tout de même égaré çà et là, en glissant sur la mer d’épinettes qui s’étendait devant moi. Je marchais au milieu de cet austère mais néanmoins glorieux spectacle d’une nature éprouvée par les rigueurs du climat, et je me disais alors que contrairement aux formations inorganiques du globe, dont les formes rigides nous rappellent l’implacable règne des forces physiques qui nous enserrent, les végétaux ont une façon de bondir, légers et insouciants, contre cet ordre établi. Lire la suite « La plante humaine »

Attentat contre un pronom interrogatif

Attentat contre un pronom interrogatif

Je me souviens encore de la première fois que ça m’est arrivé. J’avais douze ou treize ans et, par une douce soirée de fin de septembre, assis dans l’entrée de la maison familiale avec une amie, j’observais attentivement le ciel. C’était une soirée particulièrement claire et magnifiquement étoilée ; je suppose que l’on pourrait dire que c’était le genre de soirée qui dispose l’esprit aux rêveries. Je ne sais pas ce qui m’a pris ce soir-là mais tout à coup, la noire opacité de la nuit ne m’a plus satisfaite, et mon regard ne voulait plus s’y arrêter. Les astres, gracieusement arrangés et la traînée phosphorescente de la voie lactée pouvaient bien faire les belles : elles ne me distrayaient plus du spectacle troublant de la noirceur infinie dans laquelle elles se noyaient toutes deux. Lire la suite « Attentat contre un pronom interrogatif »

No man’s land

No man’s land

Je ne me rappelle plus beaucoup de mes voyages d’enfance sur les côtes de la Nouvelle-Angleterre. Quelques lambeaux d’images ou d’impressions filtrent bien encore jusqu’à mon esprit : l’allure générale d’une rue, d’une plage, la couleur d’un ciel, d’un motel, le bruit des vagues, des cris d’enfants, un château dans le sable, une odeur saline mêlée à l’effluve des hot-dogs grillés. Mais tout cela est fuyant et ne forme plus qu’une mosaïque disparate, et bien peu sensée – pour autant que l’on considère que le sens du passé ne tient qu’à la capacité que nous avons de le reconstituer. Du reste, je ne suis plus certain de la provenance réelle de ces réminiscences: peut-être ne s’agit-il après tout que d’un collage fictif de sensations tirées d’événements d’une nature complètement différente ou même empruntées à des œuvres cinématographiques. Lire la suite « No man’s land »

Philosophie vs psychologie: l’ultime combat

Philosophie vs psychologie: l’ultime combat

Il est devenu monnaie courante, à notre époque, d’entendre proclamer que la philosophie est morte, qu’elle est finie, achevée, déchue, et que dans la mesure où les sciences naturelles et humaines ont acquis une relative autonomie, elle n’est plus que le lieu d’un bavardage aussi abscons qu’inutile. Ce sont là des propos que l’on peut rencontrer non seulement chez l’homme de la rue, mais aussi dans les milieux savants eux-mêmes. Or, l’on aura deviné que de telles proclamations ne peuvent que faire saigner mon pauvre cœur. « Comment peuvent-ils maltraiter de la sorte l’objet de mon affection ? », me dis-je parfois en serrant mes Platon et mes Kant contre ma poitrine, mes larmes faisant onduler le papier de ces éminents ouvrages. Lire la suite « Philosophie vs psychologie: l’ultime combat »

Pince-moi si je rêve

Pince-moi si je rêve

La pire chose, c’est de ne jamais se réveiller, c’est de dormir d’un sommeil infini. Car dormir, c’est vivre sans savoir et vivre sans savoir, c’est à peine vivre : c’est vivre sans goûter le sens de la vie. L’expérience humaine ne révèle toute sa profondeur que lorsqu’elle est vécue dans la pleine lumière de l’éveil. Dans le sommeil, tout se réduit au déroulement tranquille d’une mécanique biologique éprouvée par des millions d’années d’évolution – où le système respiratoire fait son travail de respiration, le système digestif son travail de digestion, le système circulatoire son travail de circulation, etc. Et tout cela tourne impassiblement, comme tournent les planètes, les étoiles et les galaxies dans le grand vide de l’univers. Un grand ballet insensé, quoique magnifique. Je plains les planètes, les étoiles, les galaxies, ainsi que tout ce qui dort d’un sommeil infini: ils ne sauront jamais ce qu’est la fulgurance de s’éveiller à la vie. Lire la suite « Pince-moi si je rêve »

Philosophie du thé glacé

Philosophie du thé glacé

Il y a quelques jours de cela, en faisant les courses, j’ai avalé une pleine gorgée de thé glacé aromatisé aux fruits tropicaux. Il s’agissait d’un vrai thé glacé, et non de l’une de ces boissons artificielles qui en portent plus ou moins frauduleusement le nom. J’ai été horripilé. Au lieu de la douce et caressante sensation sucrée à laquelle je m’étais hypothétiquement préparé, ma bouche a été envahie par une détestable amertume. J’ai donc sèchement reposé le breuvage avec une moue de déception. Cet événement m’a troublé pendant un bon moment : comment un amateur de thé tel que moi, habitué à des infusions autrement plus terribles, avait bien pu se braquer de la sorte contre un misérable thé vert glacé ? Lire la suite « Philosophie du thé glacé »

Vrombissantes vérités

Vrombissantes vérités

On ne dira jamais assez à quel point nos sentiments sont précieux. D’ailleurs, les philosophes de l’histoire ne l’ont pas suffisamment dit. Nos sentiments ne mentent jamais, car ils sont par essence porteurs de notre vérité la plus intime; ils disent ce que nous sommes, ce que nous vivons, ce à quoi nous aspirons. Ils ne mentent jamais et cela, en raison du fait qu’ils précèdent tout travail de notre conscience – autrement dit, parce qu’ils découlent de la plus stricte nécessité de notre corps. Les sentiments s’imposent à notre pensée comme la force gravitationnelle s’impose aux objets de la terre: c’est-à-dire d’une manière parfaitement implacable. Lire la suite « Vrombissantes vérités »

Citation de la semaine: Martin Heidegger

Citation de la semaine: Martin Heidegger

La douleur qu’il faut d’abord éprouver et dont il faut soutenir le déchirement jusqu’au bout est la compréhension et la connaissance que l’absence de détresse est la détresse suprême et la plus cachée, qui, du plus loin qu’elle soit, commence à peser sur nous. L’absence de détresse consiste en ceci: on se figure que l’on a bien en main le réel et la réalité et qu’on sait ce qu’est le vrai, sans qu’on ait besoin de savoir où réside la vérité.

– Dépassement de la métaphysique