Papa, où je serai quand je vais être morte ?

Papa, où je serai quand je vais être morte ?

Il y a quelque temps, de haut de ses trois ans et demi, Mini-Dompteuse m’a posé une question plutôt friponne: « Papa, où je serai quand je vais être morte ? » Quel ne fut pas mon étonnement ! Il faut ici que le lecteur s’imagine ces mots prononcés avec la douceur infinie d’une voix d’enfant, réduite à un petit filet mignon par la solennité du moment. Que l’on me croit sur parole: c’est quelque chose qui va droit à l’âme. La question était trop importante pour m’avancer sans réfléchir; j’ai donc d’abord affirmé, plutôt évasivement, qu’il s’agit d’un grand mystère et qu’à tout le moins, nous pouvons penser que nous demeurons dans les souvenirs des personnes qui nous ont aimé. La réponse était bien entendu insuffisante; elle le savait, je le savais, mais nous avons néanmoins convenu tacitement d’en rester là… jusqu’à la prochaine fois ! Lire la suite « Papa, où je serai quand je vais être morte ? »

Citation de la semaine: Georges Bataille

Citation de la semaine: Georges Bataille

[…] par quelle voie apaise-t-il en lui le désir d’être tout ? Sacrifice, conformisme, tricherie, poésie, morale, snobisme, héroïsme, religion, révolte, vanité, argent ? Ou plusieurs voies ensemble ? Ou toutes ensembles ? […] N’importe qui, sournoisement, voulant éviter de souffrir se confond avec le tout de l’univers, juge de chaque chose comme s’il l’était, de la même façon qu’il imagine, au fond, ne jamais mourir.

– L’expérience intérieure

La plante humaine

La plante humaine

Comme j’étais en vacances la semaine dernière et que j’avais besoin de redonner à mon esprit le sens des grandes étendues, j’ai décidé d’aller me perdre quelque peu dans les lugubres profondeurs de la forêt boréale de mon Groenland natal. En fait, je ne me suis pas perdu du tout puisqu’il s’agissait d’un sentier parfaitement balisé mais qu’importe : mon regard s’est tout de même égaré çà et là, en glissant sur la mer d’épinettes qui s’étendait devant moi. Je marchais au milieu de cet austère mais néanmoins glorieux spectacle d’une nature éprouvée par les rigueurs du climat, et je me disais alors que contrairement aux formations inorganiques du globe, dont les formes rigides nous rappellent l’implacable règne des forces physiques qui nous enserrent, les végétaux ont une façon de bondir, légers et insouciants, contre cet ordre établi. Lire la suite « La plante humaine »

Attentat contre un pronom interrogatif

Attentat contre un pronom interrogatif

Je me souviens encore de la première fois que ça m’est arrivé. J’avais douze ou treize ans et, par une douce soirée de fin de septembre, assis dans l’entrée de la maison familiale avec une amie, j’observais attentivement le ciel. C’était une soirée particulièrement claire et magnifiquement étoilée ; je suppose que l’on pourrait dire que c’était le genre de soirée qui dispose l’esprit aux rêveries. Je ne sais pas ce qui m’a pris ce soir-là mais tout à coup, la noire opacité de la nuit ne m’a plus satisfaite, et mon regard ne voulait plus s’y arrêter. Les astres, gracieusement arrangés et la traînée phosphorescente de la voie lactée pouvaient bien faire les belles : elles ne me distrayaient plus du spectacle troublant de la noirceur infinie dans laquelle elles se noyaient toutes deux. Lire la suite « Attentat contre un pronom interrogatif »

No man’s land

No man’s land

Je ne me rappelle plus beaucoup de mes voyages d’enfance sur les côtes de la Nouvelle-Angleterre. Quelques lambeaux d’images ou d’impressions filtrent bien encore jusqu’à mon esprit : l’allure générale d’une rue, d’une plage, la couleur d’un ciel, d’un motel, le bruit des vagues, des cris d’enfants, un château dans le sable, une odeur saline mêlée à l’effluve des hot-dogs grillés. Mais tout cela est fuyant et ne forme plus qu’une mosaïque disparate, et bien peu sensée – pour autant que l’on considère que le sens du passé ne tient qu’à la capacité que nous avons de le reconstituer. Du reste, je ne suis plus certain de la provenance réelle de ces réminiscences: peut-être ne s’agit-il après tout que d’un collage fictif de sensations tirées d’événements d’une nature complètement différente ou même empruntées à des œuvres cinématographiques. Lire la suite « No man’s land »

Philosophie vs psychologie: l’ultime combat

Philosophie vs psychologie: l’ultime combat

Il est devenu monnaie courante, à notre époque, d’entendre proclamer que la philosophie est morte, qu’elle est finie, achevée, déchue, et que dans la mesure où les sciences naturelles et humaines ont acquis une relative autonomie, elle n’est plus que le lieu d’un bavardage aussi abscons qu’inutile. Ce sont là des propos que l’on peut rencontrer non seulement chez l’homme de la rue, mais aussi dans les milieux savants eux-mêmes. Or, l’on aura deviné que de telles proclamations ne peuvent que faire saigner mon pauvre cœur. « Comment peuvent-ils maltraiter de la sorte l’objet de mon affection ? », me dis-je parfois en serrant mes Platon et mes Kant contre ma poitrine, mes larmes faisant onduler le papier de ces éminents ouvrages. Lire la suite « Philosophie vs psychologie: l’ultime combat »