Il y a quelque temps, de haut de ses trois ans et demi, Mini-Dompteuse m’a posé une question plutôt friponne: « Papa, où je serai quand je vais être morte ? » Quel ne fut pas mon étonnement ! Il faut ici que le lecteur s’imagine ces mots prononcés avec la douceur infinie d’une voix d’enfant, réduite à un petit filet mignon par la solennité du moment. Que l’on me croit sur parole: c’est quelque chose qui va droit à l’âme. La question était trop importante pour m’avancer sans réfléchir; j’ai donc d’abord affirmé, plutôt évasivement, qu’il s’agit d’un grand mystère et qu’à tout le moins, nous pouvons penser que nous demeurons dans les souvenirs des personnes qui nous ont aimé. La réponse était bien entendu insuffisante; elle le savait, je le savais, mais nous avons néanmoins convenu tacitement d’en rester là… jusqu’à la prochaine fois !

« Où je serai quand je vais être morte ? » La première chose qui frappe dans la formulation de cette question, c’est l’emploi de l’adverbe interrogatif , qui évoque l’idée de lieu. Il y aurait sans doute beaucoup d’hommes pour en faire toute une histoire, et se livrer aux spéculations les plus diverses quant au lieu de la mort, à notre devenir spatial après le trépas. De fait, l’idée selon laquelle il n’y a plus de lieu après la mort pose un sérieux problème à l’esprit, non parce qu’il y aurait là quelque chose de particulièrement terrible, mais plutôt parce que nous sommes conditionnés à situer toutes nos représentations dans l’espace. Aussi, si nous tentons de nous imaginer à quoi pourrait bien ressembler le monde lorsque nous aurons expiré, nous ne pouvons faire autrement que de nous représenter la continuation de ce que nous connaissons du monde en notre qualité de vivants, quitte à ce qu’il s’agisse de la représentation obscure que nous avons lorsque nous sommes sur le point de nous endormir, ou lorsque nous sommes dans un état de méditation profonde. Bref, la question du lieu de la mort est entachée d’une profonde absurdité que seuls d’astucieux expédients peuvent recouvrir.

Parmi ceux-ci, on compte l’idée du ciel. « Grand-Papa est dans le ciel »: voilà ce qui fut d’ailleurs le premier rapport conceptuel de Mini-Dompteuse avec la mort. Elle avait deux ans. L’emploi de cette image du ciel est fort commode pour plusieurs raisons et parmi celles-ci, il y a le fait qu’elle évoque le domaine de l’esprit. En effet, depuis au moins les temps reculés de l’Antiquité, on associe volontiers le cosmos qui nous surplombe, au microcosme qui nous habite. À titre d’exemples d’autorité, songeons aux symboles célestes qui jonchent l’œuvre de Platon: le ciel dans lequel brille le soleil de la vérité, au-dessus de la caverne de l’allégorie du même nom; ou encore le fameux périple ouranien qu’accomplit l’attelage ailé dans le Phèdre. Même un philosophe comme Nietzsche, en principe opposé aux tendances aériennes de Platon, aime parfois se représenter les esprits libres trônant sur les « cimes de la pensée » – donc au plus près du ciel. Que l’on me permette également de citer l’idée jungienne, elle-même tirée de la philosophie orientale, à l’effet que les étendues du ciel et les profondeurs de notre esprit obéissent aux mêmes lois, et qu’en une certaine manière nous participons tous, aussi insignifiants que nous sommes, aux événements cosmiques.

Maintenant, en quoi est-il commode qu’une image de la mort évoque le domaine de l’esprit ? Pour le comprendre, il faut partir de cette remarque, que le lecteur se sera peut-être déjà faite à lui-même, à savoir que la vie consiste à traîner dans un constant état d’inachèvement. À nos désirs satisfaits succèdent d’autres désirs, auxquels succéderont à leur tour de nouveaux désirs. Tout étant fuyant, le néant nous cerne, et l’épaisseur de notre existence ne tient qu’à un fil. Nous sommes accrochés à cette dernière comme des artistes perpétuellement insatisfaits de leur œuvre, en lutte contre le vide de leur canevas. Ce n’est que lorsque nous sentons la mort au-dessus de notre épaule, soufflant son haleine fétide, que nous daignons y mettre la dernière touche. Une fois reçu le baiser fatal, nous pouvons enfin laisser resplendir le fruit de notre travail. Le tableau de ce que nous avons été, de l’œuvre de notre vie, devient complet et achevé. L’artiste en nous peut se retirer. En ce sens seulement, nous pouvons dire qu’en mourant, nous montons dans le ciel des idées et de l’esprit. Encore que cette ascension soit plutôt de l’ordre de la réverbération, de la pure communication, et non d’une quelconque forme de prolongation de l’existence. Réverbération dans les nuées, de ce que nous avons été; communication à l’esprit de ceux qui voudront bien se souvenir – consciemment ou inconsciemment.

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Les artistes ont besoin, la plupart du temps, de s’appuyer sur une dramaturgie quelconque afin de donner du ressort à leur œuvre. Le drame consiste en cette modulation du réel par laquelle l’objet représenté acquiert le pouvoir d’exprimer une valeur. Songeons ici par exemple à la manière dont le peintre impressionniste dramatise les lignes d’un paysage afin de le poétiser, de célébrer l’impression, le rapport subjectif de l’homme avec le monde qui l’entoure. On retrouve ce procédé même dans la musique, le plus abstrait des arts, qui semble restituer et magnifier, par la modulation dramatique des sons, le mouvement intérieur des turpitudes de l’existence. Or, nous sommes vis-à-vis de l’existence dans la même situation : nous avons besoin de nous appuyer sur les ressorts d’une certaine dramaturgie afin de mener à bien l’œuvre de notre destinée. À cette fin, nous avons le doux bonheur de compter sur l’angoisse pour nous indiquer les diverses inflexions qui s’imposent à cette dramaturgie. Oh cette chère, précieuse, inestimable et amère angoisse! Que serions-nous sans cette compagne qui tend l’arc de notre fortune, nous tend sa main hideuse dans l’obscurité, nous donne le sens de la grandeur obscure des choses ? La dramatisation de notre passage ici-bas, grâce au concours de l’angoisse, nous permet d’élever et d’affirmer la valeur de ce passage, envers et contre tout ce qui la conteste.

Par suite, il se trouve que les expédients par lesquels nous adoucissons les traits de la mort – à commencer par celui du ciel – participent très bien à ce travail de dramatisation, dans la mesure où ils ne sont pas crédibles. En effet, l’improbabilité que les trépassés puissent réellement monter dans le firmament ne peut que sauter aux yeux même des plus innocents d’entre nous. D’ailleurs, quelques mois suivant l’explication relative à l’absence de son aïeul, Mini-Dompteuse est revenue avec cette nouvelle interrogation: « Grand-Papa, il est pas vraiment dans le ciel hein ? » On ne peut rien te cacher, jolie friponne. Dissimulée derrière de tels artifices, la mort s’entoure d’une sorte de mystère; elle semble s’éloigner, devient étrangère, insaisissable, alors qu’elle n’est en fait que la simplicité même. L’enfant découvre éventuellement la réalité matérielle brute de la chose mais il est alors en quelque sorte trop tard : une perplexité s’est déjà incrustée. Et s’il n’est pas encore trop tard, l’échéance viendra bien assez vite car la fascination pour le vide est implacable. À quoi ressemblent les contrées qui se trouvent au bout de ce « grand voyage »? De quoi sont faits les rêves au cœur de cette « nuit éternelle »? Ici, notre esprit de fabulation trouve de quoi éprouver l’immensité de ses ressources.

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Si nous pouvions nous laisser choir dans l’abîme et nous fondre dans l’unité du monde, la mort nous serait si naturelle et si douce. D’un autre côté, si c’était le cas, le concept même de la mort, qui d’une part recouvre l’arrêt de l’existence mais aussi – et surtout – l’appréhension inquiète de celle-ci, n’aurait plus aucun sens. Nous sommes des hommes et le propre des hommes est d’avoir besoin de leurs angoisses, de leur dramaturgie. Aussi, c’est de plein gré que nous nous attachons à ces charmantes compagnes. Comme c’est de plein gré que nous cultivons, ne serait-ce qu’indirectement, le drame de la mort: afin d’exalter la vie individuelle, la vie humaine. Mourir avec en son cœur le poids du drame de la mort n’est-il pas un acte inouï, fulgurant, grandiose ? « Il faut être un Dieu pour mourir », disait Georges Bataille. Cette proposition hardie nous ramène à l’expédient du ciel, qui est évidemment la demeure mythique de la plupart des divinités. Mais elle nous donne également à penser qu’il y a de la justesse dans notre propension à révérer nos morts, à nous inventer des rituels pour attiser leur souvenir, à dresser des monuments qui consacrent l’effort improbable qu’ils ont opposé à l’appétit insatiable du vide.

«Papa, où je serai quand je vais être morte? » « Puisque tu poses la question, écoute-moi bien, espiègle bambine, car voici la plate réalité des choses: à ta mort, on te déposera dans une boîte afin que les gens qui t’ont aimée puissent se rassembler et t’honorer une dernière fois. Après quoi on te mettra sous terre dans un endroit appelé « cimetière » et au-dessus de toi, il y aura une pierre sur laquelle ton nom sera gravé, comme pour Grand-Papa. Tu seras aussi tranquille que lorsque tu dors, mais ce sera un dodo sans petit matin. Tels sont les termes du jeu. » Je revois le visage pensif de ma fille à l’écoute de cette explication (qui fut évidemment relatée en des mots plus simples) : qu’exprimait-il donc? La perplexité de l’être à qui l’on ouvre une porte menant sur un espace infini, et qui ne sait trop où il convient d’aller. Elle trouvera bien. C’est ce que font les hommes.

2 réflexions sur “Papa, où je serai quand je vais être morte ?

  1. Pourquoi est-ce qu’il pleut ? « Pour faire pousser la salade que nous allons manger ! » Selon Piaget c’est la réponse qu’attend un enfant. Ce qui m’étonne, c’est que c’est la bonne réponse. S’il ne pleuvait pas, il n’y aurait pas de salade, nous n’existerions pas et ne pourrions pas nous poser la question. Nous ne savons pas pourquoi il pleut, que les nuages se résolvent en pluie, qu’ils se forment par évaporation de l’eau… expliquent seulement d’où provient la pluie.

    En lisant votre texte, je me suis demandé ce que vous pourriez répondre à une question aussi délicate. Vous vous en sortez très bien :-). Mais je suis aussi perplexe que votre fille. Était-ce la réponse qu’elle attendait? Ce qui pourrait lui importer est simplement de savoir que son Grand-Père est près d’elle, sinon comment expliquer qu’elle puisse y penser? Comment peut-il être près d’elle s’il est dans une boîte enfouie sous une pierre? Ce n’est pas tant qu’il n’est par vraiment au ciel que le fait que le ciel n’est pas vraiment le lieu où se trouvent nos pensées qui font que nos ancêtres ne disparaissent pas tout à fait. « Où » se trouve l’esprit de ce grand-père qui habite encore le corps de ses proches? Vous avez superbement appréhendé l’absurdité de ce « où »… peut-être était cela la réponse qu’attendait votre fille, qu’il n’y a pas de « où ». Lorsque nous mourrons nous sommes partout et nulle part, tant que l’homme existe.

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