Qu’il est curieux le plaisir de se promener, l’automne venu, dans la forêt afin d’observer les arbres se profiler dans leur plus simple apparat ! De prendre acte du ralentissement des choses, du déclin de nos amis végétaux, de l’épuisement de nos cousins animaux !  Quel bonheur étrange ! Est-ce que notre cœur ne devrait pas plutôt pencher tout entier vers la dansante surabondance de l’été ou vers la frénésie montante du printemps ? N’est-ce pas après tout dans ces chaleureuses circonstances que la force de la vie se rend le plus palpable à notre esprit ? Du moins, c’est ce qu’il peut nous sembler mais pourtant, il n’en est pas tout à fait ainsi: que l’automne soit à même de nous soulever lui aussi implique que la disette, l’étiolement et la chute aient également leur petit charme particulier.

Prenons par exemple les labyrinthes que les membres rachitiques de nos amis boisés tracent dans le ciel, comme sur la photo qui orne l’en-tête de ce texte (qui a d’ailleurs été fort habilement prise par l’humble auteur de ces lignes): ne sont-ce pas là de pures merveilles ? Mais précisément: pourquoi cela constitue-t-il au juste une pure merveille ? Ce ravissement s’explique-t-il seulement par le seul effet graphique des branches qui découpent le ciel ? Possible, mais cela n’explique pas pour autant pourquoi cet effet graphique nous ravit de la sorte.

J’aurai ici la grâce d’avouer au lecteur que j’ai buté sur ces questions pendant un bon moment. Déconfit et pathétique, j’ai dû patauger dans mon ignorance. Jusqu’à ce que je sois sauvé par l’intervention de Madame Dompteur – cette délicieuse humaine avec laquelle je discutais récemment du sujet, qui a eu l’excellente idée de comparer le spectacle des branches dégarnies avec celui de mains tendues vers le ciel. Car oui ! C’est bien ce que ces pauvres créatures font: elles tendent leurs branches aussi bien qu’elles le peuvent en un ultime essai pour capter la lumière du soleil, peut-être portées par l’espoir fou de survivre à l’hiver.

À cet exercice, les feuillus font d’ailleurs piètre figure: leur méthode est bien désordonnée si on la compare à celle des conifères qui, avec leurs rangées d’aiguilles rationnellement distribuées, excellent dans l’industrie de captation de la lumière et de l’humidité hivernales. Quant aux feuillus, ce ne sont que d’éternels flemmards qui ne cherchent qu’à se la couler douce pendant la saison chaude. Avec pour résultat qu’une fois la bise venue, ils ne peuvent que supplier le dieu-soleil de ne pas les abandonner. Ce qu’ils ne manquent d’ailleurs pas de faire.

Et c’est cela qui est pure merveille: non pas l’étiolement de la végétation, non pas la chute des organismes trop chétifs ou de leur membres trop rabougris, mais plutôt cet ultime signe de vie qui filtre au travers de la désolation automnale, et de par les membres tendus des arbres dans lesquels semblent se statufier les gloires de l’été. Oui: la merveille, elle est dans cette persévérance aveugle et complètement folle du vivant qui l’amène jusqu’à sa misère, et parfois jusqu’à sa perte. Une persévérance que l’automne rend sensible par le contraste du déclin.

Ainsi, l’automne est dur, mais nous pouvons à tout le moins affirmer qu’il nous donne l’indice de la préciosité de la vie. En cela, il est la saison par excellence de la conscience, par opposition à l’été, qui est par excellence la saison de l’insouciance. Mais il y a un prix à payer pour cette lucidité, car tandis que nos yeux errent dans le labyrinthe que dessinent les branches dans le ciel, notre esprit tombe dans celui de la perte de l’insouciance, ou du moins d’une certaine insouciance. Pour nous en sortir, nul autre moyen que de nous adonner à cet ensemble d’activités que nous ramenons sous le terme quelque peu jauni de spiritualité, laquelle consiste à retrouver et à entretenir en nous le souvenir glorieux de la persévérance du vivant. J’utilise le mot souvenir au sens le plus fort (comme je l’utilisais dans cet ingénieux texte, ainsi que dans cet autre tour de force), c’est-à-dire comme quelque chose qui, issu du passé, s’étend jusqu’à garder toute son actualité.

Une réflexion sur “Petite promenade sur novembre

  1. La mémoire devrait être une inscription matérielle laissée ou connue de l’homme, disons une statue, et le souvenir, ce que l’homme peut en dire, disons « c’était un grand homme ». Ramené à l’individu, puisque la philosophie se focalise sur « moi Tarzan, toi Jane », ce sont les inscriptions matérielles qu’il a vues, cette statue, et les choses qu’il a appris à en dire, « c’était un grand homme ».

    Sur l’automne, mes « opinions » différent des vôtres car je ne suis pas canadien. L’automne parisien est ce que je méprise, le brouillard, la pluie et le ciel gris. Dans ce gris, les arbres sont gris et s’oublient, comme tout le reste, les devantures, les gens. En Grèce l’automne n’est que la fin de l’été avant l’hiver. Dans les campagnes françaises, l’autonome peut être flamboyant de couleurs, peut-être comme au canada. A ceux qui me disent que c’est beau, je réponds que oui, c’est beau… Je ne sais pas pourquoi ils me disent cela et je ne sais pas pourquoi je fais cette réponse. Peut-être parce que le gris ne se confond pas dans le gris. Tout est beau quand on a passé « ses » automnes à Paris.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s