La vie m’a enseigné qu’il y a toujours quelque chose à apprendre d’une promenade en forêt. Non pas forcément quelque chose à propos des végétaux, des animaux ou de la vie de la forêt en tant que telle – quoi que cela puisse certainement s’avérer, mais plutôt à propos de soi-même ou encore, si l’on a l’heur de faire une promenade en bonne compagnie, à propos de cette compagnie elle-même ou à propos des autres en général. Le lecteur doit toutefois savoir que l’histoire philosophique que je vais maintenant raconter émane plutôt d’une promenade solitaire. Non pas que je sois une personne particulièrement dédaigneuse des activités grégaires – après tout, les fêtes de quartier, les kermesses populaires et les festivals thématiques m’enchantent au plus au point. Quant à l’intelligence des foules, elle ne manque jamais de m’émerveiller. Seulement, il arrive bien qu’un homme, même le plus sociable d’entre eux, ait quelquefois besoin de se retirer seul dans la nature afin de mieux penser les tenants et aboutissants de son existence et du monde qui l’entoure.

C’était une journée de la fin de juillet, douce et sèche, parmi celles qui vous font aimer l’été (j’ai déjà précisé ailleurs que mon inclination naturelle est à l’automne). La forêt était luxuriante et les pousses abondantes comme elles ne peuvent que l’être au beau milieu de la saison estivale. Bien nourris par cette manne, les oiseaux chantonnaient de bon cœur et les écureuils gambadaient avec énergie. Cependant, il me semblait qu’au travers de cette réjouissante abondance quelque chose clochait, qu’un vague présage planait sur le spectacle de cette végétation. Et effectivement, un examen attentif me fit apparaître que plusieurs plantes avaient commencé à ramollir, que maintes feuilles s’étaient mises à ratatiner et certaines branches à s’assécher. À un endroit, tout un taillis d’herbes hautes s’étaient même affaissées jusqu’au sol et avaient commencé leur agonie.

Il faut bien comprendre ici que dans mon pays nordique (le Groenland), la vie végétale doit s’adapter à de considérables écarts de température. Si bien qu’en hiver, le froid et la neige provoquent une véritable hécatombe au sein de la population des arbres feuillus, des herbes, des fleurs, etc. Ceux-ci compensent toutefois cet inconvénient par une période de pousse accélérée au printemps et au début de l’été. Cela est du reste rendu possible par la fonte de la neige qui imbibe complètement le sol et le rend ainsi bien meuble, facilitant du coup le travail souterrain des racines et rendant disponible une impressionnante réserve de nutriments. Par suite, la vie végétale connaît des jours incroyablement prospères qui s’achèvent lorsque, couverte de part en part, la nature ne peut continuer à suivre cette cadence endiablée et finit par s’épuiser. Or, c’est ce moment précis qu’il m’était donné d’observer, à l’occasion de cette promenade solitaire dont il est ici question.

FinÉté3

En contemplant ce spectacle, il me vint à l’esprit que la vie d’un homme suit une ligne d’évolution assez semblable. Où l’enfance et l’adolescence constituent une sorte de printemps durant lequel les forces de l’être se développent d’une manière souterraine pour exploser, une fois venu cet été qu’est le début de la vie adulte, en un monde étourdissant de possibilités. En effet, lorsque le jeune être atteint la majorité, il se trouve alors gros de mille et une promesses qu’il ne tient qu’à lui de remplir. Seulement, cette richesse cache aussi le plus grand danger qui puisse l’affliger : celui de s’éparpiller en des desseins trop nombreux et de finir par y épuiser la substance de son être. Exactement comme les végétaux de mon pays nordique, qui finissent par frapper un mur à force de croissance échevelée.

Si le monde végétal a pour seul facteur d’éparpillement le caractère aveugle de sa croissance, ceux qui ont cours dans le monde des hommes sont en revanche autrement plus nombreux. D’abord, celui des conventions, qui peuvent certes faciliter l’accession des jeunes individus à la reconnaissance de la société, mais qui en revanche les dédoublent entre ce à quoi ils aspirent vraiment et ce à quoi ils acceptent de se conformer. Ou que dire de ces petits fléaux modernes que sont la consommation de masse, la médiatisation ou encore l’informatisation du monde, qui font pulluler les objets tentateurs et surabonder les informations ? Il me semble parfois que nous avons fini par mettre sur pied une véritable machine à dissiper les jeunes êtres. Assurément, l’idée que ma fille ait à en subir les effets dans quelques années me laisse fort songeur…

Heureusement, nous avons un net avantage sur les plantes des pays nordiques, qui elles ne peuvent que continuer à pousser aveuglément de toutes les manières qui leur sont possibles jusqu’à l’inévitable épuisement: c’est que nous avons toujours le loisir d’effectuer des choix, d’émonder notre existence de toutes ces petites velléités qui la détournent constamment de son chemin, afin que la sève de son être puisse couler tout droit vers ses aspirations les plus profondes. Nous avons le luxe de tourner le dos à une accumulation insensée d’expériences afin que notre énergie vitale soit dédiée au façonnement d’une vie de qualité. Un luxe dis-je ? Mais c’est pourtant la seule façon de devenir un homme: creuser en soi et se poser la question de ce qui nous est nécessaire. Appelé à conseiller un jeune homme ne sachant trop comment se gouverner, Rainer Maria Rilke ne disait d’ailleurs pas autrement dans ses Lettres à un jeune poète:

Creusez en vous-même en quête d’une réponse profonde. Et si elle devait être positive, si vous étiez fondé à répondre à cette question grave par un puissant et simple « je ne peux pas faire autrement », construisez alors votre existence en fonction de cette nécessité.

Maintenant, si nous avons certes l’avantage sur les plantes de pouvoir effectuer des choix qui nous épargnent de nous abîmer aveuglément contre les limites de la nature (ou de la société), les plantes ont le bénéfice sur au moins un point: c’est que la réalisation de leur vie de plantes ne semble avoir pour seule exigence que leur reproduction, et par le fait même la perpétuation du cycle des saisons, des croissances et des déclins des espèces, à l’intérieur duquel l’hiver ne constitue finalement qu’un simple moment de repli. Alors que pour l’homme, il n’y a jamais qu’un seul été et lorsqu’il prend fin, il ne revient plus. Hannah Arendt décrit bien ce trait distinctif dans La condition humaine:

La mortalité humaine vient de ce que la vie individuelle, ayant de la naissance à la mort une histoire reconnaissable, se détache de la vie biologique. Elle se distingue de tous les êtres par une course en ligne droite qui coupe, pour ainsi dire, le mouvement circulaire de la vie biologique. Voilà la mortalité: c’est se mouvoir en ligne droite dans un univers ou rien ne bouge, si ce n’est en cercle.

Il nous incombe donc de faire de cette difficulté un avantage en se préparant au déclin de nos forces, car celui qui n’y porte pas attention et qui se laisse dissiper comme la cigale de la fable risque de trouver l’hiver cruel.

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À cette dernière pensée, perdu que j’étais dans la contemplation de la nature affaiblie, il me sauta aux yeux que j’en étais moi-même arrivé au point déclinant de mon été. Évidemment, mon être est encore foisonnant d’idées, de projets, d’amours et de passions, ma santé est florissante, mes muscles demeurent fort ciselés et les femmes de mon entourage affirment volontiers que je suis encore un fringant étalon, mais il n’en reste pas moins qu’un sombre présage plane au travers de cette réjouissante abondance. Celui de mon automne qui, petit à petit, vient se glisser entre les journées qui passent. Évidemment, de telles considérations ne peuvent manquer de faire surgir de merveilleuses questions: ai-je creusé suffisamment profond en moi ? Mon existence se bâtit-elle autour de mes nécessités les plus pressantes ? Est-ce que je ne fais que me laisser dériver dans l’infini tournoiement de la nature et de la société ou bien est-ce que je le tranche par la ligne droite d’une existence bien définie ? Est-ce que la fin de mon été se soldera par la dissipation de mon être ou bien aurai-je si bien dirigé ma sève que je persisterai à fleurir même au cœur d’un hiver sans lendemain ? Face à une telle accumulation de points d’interrogation, je me réjouis en tout cas de pouvoir compter sur l’aide de cette vieille et indéfectible alliée qu’est la philosophie.

La philosophie est souvent critiquée pour son incapacité à parvenir à des résultats probants, qui auraient la même solidité par exemple que les résultats de la science. Et il est effectivement exact que personne n’arrivera jamais à une conclusion définitive quant à ce qui, par exemple, constitue une vie valant la peine d’être vécue, ou encore quant au sens de l’existence. Mais à tout le moins, la réflexion philosophique permet de développer notre habileté à émonder l’existence de ce qui lui est futile: elle perce par exemple les conventions, expose l’absurdité du consumérisme de masse et déboulonne les mille et une insignifiances de notre monde noyé d’informations. Et ce faisant, même si elle ne peut prétendre à statuer sur une destination finale, elle n’en trace pas moins quelque chose comme une voie, et n’en révèle pas moins quelque chose comme un horizon. J’aime aussi à penser qu’elle permet de conserver un petit morceau d’été au fond de soi, en prévision des journées de froidure.

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