À l’occasion d’un article coquinement intitulé Il faut rallumer Notre-Dame, que j’ai commis il y a quelque temps, non sans une certaine maestria, il m’est arrivé de décrire le monde d’aujourd’hui en utilisant l’expression de totalitarisme guimauve. Plus précisément, je qualifiais notre monde de la sorte parce que j’estimais qu’il est devenu « routinisé, préprogrammé, systémisé, bureaucratisé, sur-sécurisé ». J’affirmais aussi que nous y jouissons « de ces plaisirs préemballés que le marché saupoudre au-dessus de nos têtes, et qui ne nous font plus jouir depuis longtemps mais auxquels nous nous accrochons pour éviter de sombrer, ces petites choses empoisonnées qui émoussent petit à petit les zones érogènes de nos corps et qui finiront par nous rendre, si cela n’est déjà fait, complètement frigides ». Enfin, je parlais du « grand portrait immaculé de la société mondialisée et de sa convivialité touristique » ainsi que du « système qui nous réduit lentement et doucement à des peaux de chagrin tout juste bonnes à faire tourner un mécanisme en lequel personne ne croit plus depuis longtemps ». Or, j’avoue que depuis la parution de cet article, maintenant lu, relu, disséqué et analysé par la horde de mes lecteurs affamés, j’ai souffert de plusieurs crises de panique à l’idée que j’aie pu utiliser le concept de totalitarisme avec une légèreté qui ne peut seoir à sa lourdeur de sens. Après tout, un homme sain d’esprit songerait-il réellement à associer les douceurs de l’existence baba-cool d’aujourd’hui à ces inconcevables cauchemars que furent les régimes nazi et bolchevique du XXe siècle ? La terreur ne constituait-elle pas la substance, l’essence même de ces régimes ? Voilà certainement une question qui mérite de plus amples développement.

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Ma foi, il est indéniable que ce nous entendons généralement en parlant de totalitarisme est étroitement lié avec le cours de la terreur. Les régimes que recoupent ce terme ont toujours évolué dans une atmosphère de guerre et de barbarie, affichant la plupart du temps l’ambition démesurée d’étendre leur mainmise sur l’ensemble de la planète, persécutant leurs sujet afin de faire disparaître en eux la moindre de trace de ce qui pourrait ressembler à de la résistance à leur encontre. Mais également, celui qui évoque le totalitarisme ne peut manquer de faire surgir à l’esprit de ses lecteurs l’image infernale et à peine compréhensible des camps de concentration, ces lieux cauchemardesques où les hommes étaient portés à l’état de cadavres vivants, complètement déréalisés par l’insanité de ce qu’ils y voyaient, et devenaient ainsi les images d’une parfaite obéissance. Cependant, malgré le caractère certes délicat et moralement lourd de ces évocations, et malgré la déférence que nous devons aux souffrances endurées par les hommes de cette époque, il m’appert que cela ne devrait pas constituer le motif légitime d’un arrêt de la pensée quant à l’évolution du concept de totalitarisme. Et cela d’autant plus que ce concept est relativement fort récent dans l’histoire de l’humanité et qu’il serait foncièrement hasardeux d’en établir l’essence seulement à partir de ses premières manifestations.

D’ailleurs, si la terreur est étroitement liée au totalitarisme, elle n’en constitue pas pour autant le cœur de ce concept. Étymologiquement, c’est plutôt l’idée de totalité qui occupe cette position. Plus précisément, il est question de la totalité de la société: le totalitarisme se distingue en effet du despotisme ou de la dictature fasciste par le fait qu’il déborde de la seule vie politique pour chercher à s’insinuer jusque dans les moindres recoins de la vie sociale, dans l’intimité des individus, sinon jusque dans les tréfonds de leur conscience. En fait, le point capital est que cela constitue sa fin même, alors qu’à l’inverse, et aussi étrange que cela puisse paraître, le despote ou le dictateur, même lorsqu’il élimine ses adversaires politiques et persécute ses sujets récalcitrants, n’agit jamais que dans un but utilitaire: celui d’accaparer les leviers du pouvoir à son seul profit ou au profit de sa clique. S’il est fort possible que les individus qui gravitent autour du pouvoir totalitaire cherchent à satisfaire leurs propres intérêts, cela ne constitue en revanche jamais le réel point de gravité du système. Le totalitarisme se pose plutôt comme une entreprise de domination qui ne cherche qu’à accroître son propre mouvement.

Ainsi donc, les régimes nazi et bolchevique du XXe siècle ont pu être dit totalitaires dans la mesure où ils se sont caractérisés par le déploiement d’un ensemble de moyens dont la fin était de parvenir à annihiler toute trace d’individualité et de spontanéité chez leurs sujets. Évidemment, la fin officielle du nazisme peut être rattachée à son idéologie raciste: soit d’instituer une sorte d’espace européen dédié à la prospérité de la race aryenne et, dans le cas du bolchevisme, de réaliser la prophétie marxiste de la fin de la lutte des classes. Mais la réalité est que la lecture de l’histoire de ces régimes à l’aune de leur idéologie respective est pour le moins ardue, sinon insensée. Comme l’a si bien montré Hannah Arendt dans Les origines du totalitarisme, la doctrine antisémite des nazis fait plutôt figure d’arrière-fond, ou même de prétexte à l’implantation et au déploiement d’un arsenal de contrôle des individus. Au début du XXe siècle, l’antisémitisme constituait en effet une force mobilisatrice impressionnante et ce, pour toutes sortes de raisons, comme par exemple la déroute d’une bonne partie de l’establishment juif dans la foulée de l’effondrement progressif de l’État-nation, dans la foulée de la Première Guerre Mondiale. Il faut aussi compter, parmi ces raisons, l’inculture proverbiale des masses qui constituèrent la clientèle première des régimes totalitaires: hordes d’individus désœuvrés, dévastés par la guerre, terreau de choix pour la fomentation de vieux préjugés éculés. Quant au bolchevisme, la lutte des classes apparaît plutôt, au regard de la politique stalinienne, comme une sombre et lointaine farce. Toujours selon Arendt: « la substance originelle que les idéologies se sont elles-mêmes donnée pour fondement, aussi longtemps qu’elles eurent à séduire les masses […], se perd peu à peu, dévorée qu’elle est par le processus lui-même […] ».

Mais si d’une part le contrôle des individus dans leur intimité et leur intériorité mêmes était la fin de ces régimes, au-delà de l’idéologie qui motivait la poursuite de cette fin, et si d’autre part l’histoire de ces régimes ne peut être interprétée de façon utilitaire, c’est-à-dire en fonction d’un objectif compréhensible, alors comment faut-il l’interpréter ? À cet effet, il reste encore la possibilité de voir dans ces grands phénomènes les symptômes d’une crise civilisationnelle. De la même manière que parfois, les maladies ne peuvent être cliniquement interprétées comme résultant de conditions strictement identifiées – telles que l’inoculation d’un virus, l’absorption de quelque substance non-recommandable, les suites d’une mauvaise habitude, mais plutôt comme étant le résultat, le symptôme d’une débâcle générale de l’organisme – comme le sont les dépressions nerveuses par exemple (et ce même si les dépressions peuvent parfois être liées à des causes bien précises). Ainsi est-il possible qu’aux prises avec sa propre crise nihiliste (je dresse ici un portrait original et fort ingénieux de ce qu’est le nihilisme), la civilisation – ou du moins les hommes qui la constituent, aient eu le besoin de plonger jusqu’au fond du néant qui les surplombaient, afin d’en prendre toute la mesure, afin de savoir ce que signifie vraiment l’idée que rien n’est interdit et donc que « tout est possible ». À ce propos, David Rousset avait d’ailleurs cette phrase saisissante pour parler de son expérience dans les camps de concentration nazis: à savoir que « les hommes normaux ne savent pas que tout est possible » (cf. L’Univers concentrationnaire). Comme si, effectivement, le fond de l’enfer nazi avait permis d’atteindre cette sorte de connaissance.

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Mais pourquoi diable le symptôme d’une dépression nihiliste de la civilisation aurait-il pris la forme d’une vaste entreprise de domination des individus ? À ce sujet, il me semble qu’il faille garder en tête que la contrepartie d’une telle domination réside dans l’obéissance des sujets. Car le totalitarisme a aussi été rendu possible parce qu’il y avait non seulement des individus prêts à agir comme instruments de réalisation des mouvements nazis et bolcheviques, mais aussi parce qu’il y avait des masses chez lesquelles se trouvait à tout le moins une potentialité d’obéissance qui ne demandait, pour être activée, que la mise en marche du mouvement – moyennant peut-être le couvert de quelques protestations hypocrites. En d’autres termes, le totalitarisme n’est pas seulement, comme le veut l’esprit populaire, le résultat de la volonté d’une poignée d’esprits démoniaques. Tout comme il n’est pas seulement une « vaste entreprise de domination », mais aussi et surtout la faillite morale de tout un peuple, si ce n’est toute une civilisation, une faillite que l’on peut donc désigner sous le terme savant de la crise du nihilisme.

Par suite, nous serait-il possible d’envisager la terreur comme la manifestation première, le symptôme aigu de l’apparition de cette crise ? En poursuivant sur l’analogie de la dépression nerveuse, nous pourrions ici songer que la plupart du temps, un homme ne sait pas qu’il porte en lui une dépression tant qu’il n’a pas frappé un mur, tant que sa souffrance n’a pas débordé du vase de sa contenance, et qu’il ne s’est pas déversé en une crise de pleurs, de cris, d’insomnies, ou autres semblables calamités. Or, peut-être la terreur totalitaire du XXe siècle pourrait-elle être envisagée comme un tel moment de crise ? C’est du moins la prémisse que nous retenons. Également, considérons qu’une fois passé l’orage, la dépression doit aussi prendre une forme bien plus sournoise, car invisible – aux yeux du principal intéressé, mais aussi à ceux des autres. Ainsi, en admettant qu’il est possible qu’il existe quelque chose comme un totalitarisme contemporain dont la terreur ne constitue manifestement pas le mode d’expression privilégié, alors il pourrait fort bien correspondre à cette forme seconde, sournoise et de plus longue haleine que j’appelle le totalitarisme guimauve.

(À suivre…)

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