Un homme doit savoir se taire. On ne le dit pas suffisamment. L’esprit narcissique qui baigne nos âmes à nous, hommes de la postmodernité, nous intime sans cesse de nous faufiler sur la scène du monde : « parle ! » nous dit-il, « prends ta place, fût-ce n’importe laquelle ! », « occupe de l’espace ! », « sois vu ! ». Mais quoi ? Sommes-nous intérieurement vides à ce point qu’il nous faille, pour nous sentir exister, nous déverser sous nos propres yeux ? « Je me déverse, donc j’existe » : peut-être est-ce donc là le nouveau credo de la pensée. Sommes-nous égarés, confus, voguons-nous dans des pensées si vaporeuses qu’il nous faille constamment les matérialiser sous nos yeux, les concrétiser par la parole et l’écriture afin de nous prouver à nous-même qu’elles ont effectivement une substance quelconque ? « On me voit, donc j’existe. »

Naturellement, nous nous sentons exister dans le regard d’autrui, et nous développons de même en grande partie notre identité dans le regard d’autrui. Mais ce que je veux dire ici, c’est qu’à notre époque, cela ne se fait plus exactement par le biais d’une relation coulante, par un échange à la dialectique bien cadencée, mais plutôt par un déversement. Voilà : l’âme des hommes devient de plus en plus incontinente, elle ne sait plus souffrir de la retenue, du recueillement, de la méditation, de la solitude, de l’attente, du lent mûrissement des pensées, du doute, de l’incertitude. Que l’on me comprenne bien : pour être incertaine, elle l’est définitivement, et elle ne fait que se cacher ce fait par son déversement continuel, mais justement : elle ne souffre pas pour autant de cette incertitude mais s’y dérobe sans cesse. Elle la laisse en plan, là, dans l’un de ses recoins sombres. Et cette incertitude grossit et grossit sans cesse en secret, de la manière la plus désorganisée qui soit. Et lorsque la pousse commence à faire surgir ses racines hideuses à la vue, il y a encore une partie de soi qui est assez misérable et assez hypocrite pour faire mine de ne pas comprendre ce qui se passe ou pour l’attribuer à mille autres causes, de tout faire en tout cas pour s’empêcher de la souffrir cette incertitude, d’embobiner par exemple les médecins à l’effet que ce qu’il faut, c’est plus d’anxiolytiques. Plus d’anxiolytiques pour se déverser encore davantage et pour se recueillir encore moins. Ou, comble de la misère, pour faire mine de se recueillir. Pour se déverser en postures de recueillement – comme en fait foi le spectacle des spiritualismes graisseux qui sont le propre de l’esprit narcissique fatigué, de l’esprit narcissique « mûr », si l’on peut parler de « mûrissement » dans un tel cas.

Avec toute la pression que la modernité, ou plutôt que la postmodernité fait peser sur nous pour que nous devenions ce que nous sommes, pour que nous criions à la face du monde ce qui nous habite, avec toute l’emphase qu’elle met à bien nous faire comprendre que notre vie n’est jamais que ce que nous en faisons, l’idée de nous déverser est devenue un réflexe. Nous sommes des arcs dont la corde est tendue au maximum. Lorsque nous apercevons une cible, nous n’avons pas encore commencé à considérer cette cible que la flèche est déjà partie. Nous sommes devenus des éjaculateurs précoces. Nous ne baisons la vie qu’avec l’image de notre propre jouissance en tête. Comme si nous étions devenus si égoïstes que nous n’étions plus capables de reconnaître notre partenaire, la vie, je veux dire de reconnaître son altérité comme quelque chose de sacré, de sentir sous notre peau l’écorchure de sa présence, de goûter au crissement de sa réalité.

C’est pourquoi un homme doit savoir se taire. Il doit parfois savoir ne pas écrire ce qu’il a si envie d’écrire, ne pas développer la réplique, l’argument qu’il tient du bout des doigts; il doit parfois savoir le laisser aller cet argument, relâcher son étreinte, peut-être même choisir d’avoir tort, ne serait-ce que pour ne pas être condamné à avoir raison. Il ne doit pas se précipiter sur ses pensées comme on se précipite sur les jeunes gens d’un pays pour les envoyer au front. Il faut plutôt les laisser mûrir doucement, quitte à parfois choisir le mutisme, comme quelque chose de beau, de noble, de plus parlant que la parole, et la retenue, la pudeur, comme quelque chose de plus manifeste que le déversement. Il faut redécouvrir la beauté simple de n’avoir rien à dire, quitte à en forcer d’abord la posture, quitte à choisir d’abord de n’avoir rien à dire. Redécouvrir la douceur de laisser s’immerger une pensée sous l’eau de l’inconscient, afin qu’elle puisse faire son chemin à notre insu, et peut-être réapparaître en d’autres temps, d’autres lieux, riche d’aventures, un sillon émanant des profondeurs accroché à sa poupe…

Une réflexion sur “Éloge du silence

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s