J’ai récemment affirmé, en ces lieux de perdition, l’importance que devrait revêtir la rhétorique en philosophie, et cela même si l’usage de ce terme m’hérissait l’épiderme, de peur de me voir accolé l’étiquette infamante de sophiste, c’est-à-dire de charlatan philosophique. Plus précisément, j’affirmais que cette importance se justifiait de par la prééminence de la réflexion dans l’acte de philosopher, la réflexion étant principalement stimulée par le truchement de l’émotion que s’évertue à cerner la rhétorique. Or, une affirmation d’une telle gravité demande certainement de plus amples développements, ne serait-ce que pour rassurer le lecteur pris d’angoisse à l’idée que son dévoué serviteur puisse avoir perdu la tête. Que l’on respire donc un grand coup avant de bien vouloir me suivre au travers de cette nouvelle aventure au pays de l’esprit.

Selon mon manuel de logique – un grimoire poussiéreux du XIIIe siècle en vieil allemand, que je n’ouvre qu’une seule fois par année et dont je manipule les pages à l’aide d’une pince à cils que je tiens religieusement avec des gants de caoutchouc, la rhétorique est la discipline qui étudie le langage dans sa propension à faire agir, à influencer les décisions et les actes d’une personne. Ainsi, si l’on disait que « le web ne peut plus se passer du Dompteur ! », alors on créerait certainement un effet rhétorique (des plus vulgaires, en l’occurrence), puisque cette phrase aurait manifestement pour objectif de nous inciter à consulter ce blogue. Par comparaison, nous pourrions dire que la poétique s’intéresse au langage dans sa propension à émouvoir, tandis que la logique se dédie à sa propension à faire connaître. Par exemple, la phrase « la parole du Dompteur est un oiseau mirifique » est clairement portée par un effet poétique, puisqu’elle nous émeut, tandis que si l’on se limitait à affirmer que l’ »on peut lire le Dompteur sur dompteurdemots.wordpress.com », alors il s’agirait d’un effet logique, puisque cette phrase aurait pour visée de nous livrer une connaissance (et ce, peu importe qu’elle soit vraie ou fausse).

La nomenclature que nous venons de fournir, d’une clarté cristalline, a de quoi réjouir l’amateur de systèmes de classification. On remarquera toutefois qu’aucune des disciplines citées n’étudie la propension du langage à faire réfléchir, alors que c’est précisément ce qui nous occupe. Mais il y a une bonne raison à cela et cette raison, c’est que l’acte de réfléchir, tel qu’il est compris dans la culture générale, est foncièrement ambigu. Et s’il est ambigu, c’est parce que sa particularité n’est pas développée – d’ailleurs on utilise souvent le mot « réflexion » comme un simple synonyme de « pensée ». Il est également assez remarquable de constater qu’il n’y a aucun article Wikipédia qui porte sur la réflexion. Heureusement, nous avons ici le bonheur de nous référer à la définition que j’en ai récemment donnée, à savoir que réfléchir consiste à penser par et pour soi-même.

D’un côté, la réflexion diffère de la simple acquisition de connaissance – qui est le domaine de la logique, en ce qu’elle implique un mouvement émanant des profondeurs de l’être, un remous du Désir qui enveloppe chacun des actes et des pensées qui parsèment notre existence. C’est, du reste, un point que j’ai déjà développé dans l’article auquel j’ai renvoyé le lecteur plus haut. On pourra aussi se référer à cet autre excellent morceau portant sur la mémoire et le souvenir dans l’oeuvre de Kierkegaard. En effet, nous pourrions certainement affirmer, en arrondissant les coins, que la connaissance est à la réflexion ce que la mémoire est au souvenir: à savoir une faculté plus ou moins désintéressée, alors que le souvenir touche au cœur de l’être. J’ajouterais même une troisième couche à cette toile déjà passablement bien torchée, en liant la réflexion à l’intuition bergsonienne, et la connaissance à la pensée géométrique, dont j’ai auparavant parlé non sans une réjouissante habileté.

Parce qu’elle touche au cœur de l’être, et parce que l’émotion est précisément la manifestation tangible des élans qui émanent de ce cœur, la réflexion est donc étroitement liée avec l’émotion. Il nous reste toutefois à établir pourquoi cette émotion réflexive est associée non pas à la poétique plutôt qu’à la rhétorique, d’autant plus que selon la nomenclature énoncée plus haut, l’émotion est bien l’apanage de la poétique. En fait, ce n’est pas exactement le cas (je me suis réservé cette coquette surprise): la rhétorique suppose elle aussi une émotion mais seulement, sa nature est de faire agir, ce qui n’est pas le cas de l’émotion poétique.

Que l’on considère par exemple ce fragment poétique – choisi de manière parfaitement aléatoire, qui nous vient de la plume de René Char:

Comment m’entendez-vous ? Je parle de si loin… (C.f. Feuillets d’Hypnos)

Le lecteur attentif observera que ce fragment provoque en nous un état qui se caractérise par une certaine obscurité: nous sommes happés, entraînés par son effet esthétique, mais en même temps désarçonnés par le mystère dont il est porteur. Les mots de Char stimulent une zone obscure de notre conscience qui se situe tout juste à son orée; elle y ouvre quelque chose comme un chemin de traverse mais n’agit pas dans la pleine lumière de la conscience. Il serait vain de chercher à comprendre ce que l’auteur a voulu dire exactement, logiquement parlant (tout au plus obtiendrions-nous un prétentieux bavardage), et encore plus vain d’y rechercher l’élan d’un retour réflexif sur soi-même. Il convient plutôt de sauter sur les ailes de ce fragment et de se laisser porter, comme on se laisse porter par une étreinte amoureuse, quitte à laisser le vol s’éteindre doucement dans la nuit de notre pensée.

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Si la poésie œuvre dans la nuit de la pensée, alors il faudrait dire que de son côté, la connaissance, qui est maîtresse de la logique, travaille dans l’éclat de sa journée. En effet, là où la première batifole avec les insaisissables remous du magma de Désir qui nous anime, la seconde veille à exposer l’infini monde de possibilités qui nous entoure. On n’a qu’à songer que la science ne fait pas autre chose que de littéralement mettre l’univers à notre portée. Même ce qui échappe à nos sens – comme le lointain galactique ou le minuscule particulaire, les sciences modernes nous le rendent accessible via les lois universelles qu’elle édicte, et qui ont une valeur supraterrestre. Mais cela est aussi vrai de l’énoncé logique le plus banal: ainsi, lorsque l’on tombe sur l’information à l’effet que l’on puisse lire le Dompteur sur dompteurdemots.wordpress.com, une possibilité se révèle à soi. C’est dire que le domaine de la logique déploie un monde de virtualité au sein de notre esprit, alors que la poésie a plutôt à voir avec un monde d’actualité, avec le mouvement même de notre esprit.

Quant à la rhétorique, ni tout à fait oiseau de nuit, ni tout à fait oiseau de jour, elle serait plutôt une affaire d’aurores, du moins lorsqu’elle est portée par quelque bonne volonté (puisque le cas échéant, elle pourrait aussi n’être qu’une affaire de crépuscules). Quoiqu’il en soit, elle évoque quelque chose qui est de l’ordre du transitoire, de la métamorphose; elle a pour vertu de lier l’actuel au virtuel. C’est donc cette notion de transition qui ultimement distingue l’émotion propre à la rhétorique de celle, plus confinée, qui est propre à la poétique (que l’on veuille bien me pardonner ici de juxtaposer les mots « poésie » et « confinée » – cette appréciation n’ayant de valeur qu’à l’intérieur du schème de pensée qui fait l’objet de la présente discussion). Cela rejoint d’ailleurs la définition donnée en introduction, à l’effet que la rhétorique étudie la propension du langage à faire agir, donc à faire se mouvoir l’être. Or, la réflexion, qui est l’acte philosophique de l’esprit, recoupe bien cette idée d’agir, de transition. Tout discours philosophique n’a en effet d’autre but que d’effectuer cette liaison du jour et de la nuit de la pensée.

Il y a une phrase de Paul Valéry – que j’ai d’ailleurs déjà partagée sur ce blogue, que je conserve toujours précieusement dans mes pensées, comme une espèce de mantra qui me rappelle toujours à l’essentiel de l’activité philosophique. Cette phrase est absolument emblématique de tout ce que je viens d’affirmer sur la nature de l’acte réflexif : ni tout à fait poésie, ni tout à fait connaissance, elle fait plutôt se mouvoir l’esprit du jour vers la nuit, puis de la nuit vers le jour:

Les vrais problèmes de philosophes sont ceux qui tourmentent et gênent pour vivre.

L’œil glisse sur la structure logique de cette proposition, des plus simples et des plus limpides – un pur enchaînement sujet-copule-prédicat, et l’esprit y aperçoit tout un monde de possibilités philosophiques. Puis, en fin de parcours, juste au milieu du prédicat, la logique cesse soudainement d’exister et le regard du lecteur ne peut que se retourner sur lui-même, s’engouffrer au-travers de la pupille de son œil et plonger dans le magma des tourments et des gênes qui s’agitent au cœur même de son existence. La membrane qui tient isolée les deux substances se rompt, et l’obscurité se déverse dans la lumière, comme la lumière se déverse dans l’obscurité. Le cœur vrombit, les doigts frétillent, les muscles du crâne se dressent, les entrailles se retournent, le diaphragme palpite. La vague traverse le corps et revient se déverser dans l’œil qui se soulève d’émotion. C’est une aurore !

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