Je suis allé au cinéma il y a de cela quelque temps afin de voir le charmant documentaire Anthropocène, qui porte sur les changements que la main de l’homme impose à la Terre. Plus particulièrement, le film défend, par le moyen des images et des émotions qu’elles suscitent, la thèse selon laquelle nous serions entrés dans une nouvelle ère géologique dont la caractéristique distinctive consiste précisément dans le fait que les changements géologiques qui y ont cours seraient dus à la main de l’homme, avec la responsabilité que cela implique. Ainsi les réalisateurs braquent-ils leur caméra sur nos activités d’extraction de ressources premières, d’aménagement des terres, d’aménagement urbain, sur les changements climatiques que nous provoquons, ainsi que sur notre simple prolifération, qui change certes le visage de la planète. Au vu de tous ces incroyables phénomènes, il est en effet difficile d’infirmer que l’anthropocène est une réalité des plus concrètes. Toutefois, bien qu’il s’agisse d’un sujet des plus passionnants, ce n’est pas de cela dont je veux ici parler mais bien plutôt de l’émotion esthétique sur laquelle le film m’a laissé.

Le film fait mal au cœur, puisque nous y voyons de multiples représentations de notre misère, de notre insouciance proverbiale, de nos errements technologiques, de notre goût pour la laideur industrielle, de notre propension à acheter des trucs dont nous n’avons guère besoin tout en générant des quantités astronomiques de déchets et bref, de notre incapacité à vivre selon les limites que notre planète nous impose. C’est un film de masochistes, puisque l’on peut penser que les audiences qui y assisteront seront essentiellement composées de gens déjà acquis à la cause défendue, et qui n’en ressortiront donc qu’un peu plus angoissés, ce qui est mon cas. Le film fait donc mal au cœur, à cette exception près qu’il est magnifique. Je veux dire que les images sont, d’un point de vue cinématographique, parfaitement captées et montées. Lisses, alléchantes, renversantes. De fait, le spectacle m’a laissé dans un état de ravissement étrange, comme si j’avais assisté à la fin du monde en format IMAX. Il ne manquait plus que la 3D ainsi que les sièges vibrants et nous avions là un délicieux divertissement d’après-midi pour toute la famille !

Mieux encore : le film était beau, je veux dire poétiquement beau – non pas seulement bien éclairé, bien cadré ou bien monté. Viscéralement beau. Aussi, lorsque je suis sorti de la salle de cinéma et que, quelque peu hébété, j’ai constaté que mon âme corrompue était en proie à des sentiments aussi contradictoires, je suis allé m’enfermer illico dans les toilettes malpropres du complexe commercial à l’architecture néo-kitsch où se trouvait le cinéma, question de m’offrir une bonne crise d’angoisse. Et c’est en vomissant le contenu de mon être que j’ai décidé de griffonner, sur un petit bout de papier-cul, ces quelques réflexions amusantes.

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Le fait est que je suis troublé. Après tout, que notre laideur collective puisse receler une certaine beauté a de quoi rendre confus et semble remettre en question le statut même de la Beauté en tant qu’amie du Bien et de la Vie. Du même coup, la sentence de Fiodor Dostoïevski, en qui j’avais d’ailleurs jusqu’ici une confiance inébranlable, en prend pour son rhume – je parle de son fameux « la beauté sauvera le monde ». Comment pourrait-elle en effet sauver le monde si elle peut à tout moment se ranger du côté de la dévastation ? Comment pourrait-elle constituer ma lumière si je suis ébloui à la vue d’un extracteur minier géant en train de littéralement avaler un paysage, ou à celle d’un désert défiguré par les bassins de production d’une usine de lithium, à la contemplation d’amoncellements infinis de déchets ou encore par les arêtes sales d’un complexe pétrolier aux dimensions titanesques ? Oui, le constat est aussi grotesque qu’implacable : la laideur est parfois belle.

Ce pourquoi les paysages de la modernité sont laids, nous ne le savons que trop bien : parce qu’ils témoignent de l’inconséquence de notre façon de vivre. Ce n’est certes pas un secret de polichinelle que nous consumons à un rythme complètement démesuré l’énergie que la planète a réussi à accumuler, par suite d’un labeur de plusieurs milliards d’années, sous la forme minérale mais aussi sous les formes fragiles du végétal et de l’animal. Longtemps, nous avons cru que l’homme était le chef-d’œuvre qui venait couronner le travail de la nature mais plus que jamais, il semble que nous ayons plutôt collectivement les traits d’un effroyable cancer.

Quant à cette troublante beauté des paysages de la modernité, elle provient certainement de ce qu’ils expriment la puissance, la capacité quasi sans bornes que possède l’homme d’utiliser à ses fins les forces qui sont contenues dans la nature. C’est un ravissement subtil qui m’a particulièrement frappé lors d’une scène précise d’Anthropocène, dans laquelle la caméra nous montre un extracteur minier géant – une espèce d’horrible et de gigantesque mastodonte d’acier – en train de broyer la campagne allemande. Évidemment, le spectateur ne peut que s’offusquer d’une telle aberration industrielle mais si l’on y prête vraiment attention, et que l’on retire la couche de bons sentiments qui se colle immanquablement à nous et qui trop souvent court-circuite nos facultés méditatives les plus profondes au profit d’une raison d’apparat, on décéléra, j’en suis convaincu, la fascination, la satisfaction que tout homme ne peut que ressentir à la vue de ses propres possibilités d’être industrieux. Les impressions provoquées par la scène du film à laquelle je fais référence m’ont d’ailleurs rappelé, pendant un moment, les sentiments qui m’envahissaient lorsque, jeune garçon, je disposais sans merci du contenu de mon carré de sable à l’aide de l’un de mes camions-jouets bien-aimés. En ce temps-là, cet espace était pour moi le monde et j’en étais le maître. Je vivais à petite échelle ce que l’homme adulte peut ressentir en contemplant l’œuvre de la civilisation.

Ceci étant dit, une question se pose : si la rage de puissance qui nous habite peut être génératrice de beauté, pourquoi diable faut-il que nous l’embrassions jusqu’à la démesure? Ma réponse à cela – longuement méditée et, on en conviendra, fort subtile, consiste à affirmer que la nature est, entre autres choses, une salope. On a beau l’aimer, on a beau s’émerveiller à la vue des couchers de soleil et des vols d’hirondelle, on a beau composter ses restants de table, cultiver les violettes africaines, raffoler des sentiers pédestres, lire religieusement le National Geographic, elle n’en reste pas moins une salope. Une véritable harpie qui, de ses immanentes griffes, nous érafle, nous lacère, nous estropie, nous ulcère, nous vampirise sans retenue et qui, un beau jour, lasse de son joujou humanoïde, nous balance dans le néant. Dans ces conditions, comment pourrions-nous résister à vouloir prendre notre revanche sur cette sombre mégère en la triturant sans répit selon nos desseins, mêmes s’ils s’avèrent trop souvent si peu avisés? La réponse à cette question, je ne la connais pas. Ce que je sais par contre, c’est que c’est très précisément cela qui est beau, c’est cela qui, secrètement ou non, nous séduit : le rutilant pied-de-nez que nous infligeons à la petite boule bleutée sur laquelle nous logeons. En y portant attention, on se rend même compte que ces petits plaisirs sordides sont partout : dans la manière qu’a la masse de béton de venir recouvrir froidement l’espace gazonné, ou qu’a l’arête d’acier du gratte-ciel de percer l’étendue lisse d’un paysage, ou la voiture de barbouiller l’azur de sa glaire vaporeuse. C’est aussi dans le tendre et innocent sautillement génocidaire de l’enfant qui se plaît à écraser les fourmis qui ont le malheur de se trouver sur son chemin.

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Le rêve de domination de la nature est sans doute inscrit au cœur de l’homme depuis toujours. Évidemment, pendant la plus grande partie de notre histoire, nous n’avons tout simplement pas eu les moyens de nos ambitions et aussi, nous avons longtemps dû nous contenter de victoires dérisoires. Mais avec la civilisation et la force collective dont elle a permis le déploiement, la triomphe a semblé, pendant un moment, devenir possible. Du moins cette impression est-elle devenue suffisamment aiguë pour que René Descartes en vienne à proclamer, en 1637, dans son Discours de la méthode, qu’avec les connaissances appropriées et les pratiques qui en découlent, nous puissions « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ». Un touchant moment d’espoir pour l’humanité. Mais donc, le mot de Descartes ne consistait pas tant, comme on le croit parfois, en l’énoncé d’une nouvelle orientation des efforts humains qu’en l’expression suprêmement naïve de l’intemporelle soif qui nous habite. Et c’est d’ailleurs également ce en quoi consiste l’histoire des quatre siècles qui nous séparent de la publication du Discours de la méthode : celle d’une grande naïveté. Celle aussi d’une longue désillusion quant aux limites de notre action sur la terre, une désillusion dont nous n’avons certainement pas encore fini de faire les frais. Et c’est enfin l’histoire d’une grande nausée, déclenchée par la rencontre conflictuelle de la beauté des choses modernes et de leur laideur grandissante.

Aujourd’hui, le cours du monde continue tranquillement parce que la soif qui nous habite reste intacte. Mieux : elle s’est depuis longtemps objectivée dans les gestes les plus banals, que nous accomplissons la plupart du temps d’une manière tout à fait machinale. Ce qui fait que même si nous nous arrêtons pour protester, l’humanité continue tout de même de rouler sur sa propre force d’inertie. Mais la nausée grandit et grandit. De sublimes haut-le-cœur se font jour ici et là. Comme celui qui m’a poussé au fond de cette cabine de toilette malpropre d’un complexe commercial à l’architecture néo-kitsch où, au milieu des effluves de ma propre substance gastrique, j’achève d’écrire ceci.

4 réflexions sur “La fin du monde en IMAX

  1. « poétiquement beau »…

    Ayant trouvé ce qu’était le beau, je pensais pouvoir en déduire ce qu’était la poésie… et non. Le beau est lié à l’art et à l’artisanat (qui peut s’étendre à l’ingénierie). Lorsque nous parlons d’artistes, nous pouvons mélanger Dali et Céline Dion. L’artiste est le « représentant » du beau, alors que le poète nous confronte à l’imaginaire. Un poème peut-être beau, mais la beauté ne peut pas être poétique.

    Un poète est un écrivain. Il n’y a pas apparemment pas de lien avec la beauté. C’est cette apparence qui m’a bloqué. L’écrivain est un artisan et le poète un artiste. La fiction est une chose comme une autre.

    Les images peuvent être belles et l’histoire peut être poétique et par là-même belle.

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    1. C’est un peu difficile à définir en quelques mots, parce que le langage ne le permet pas. Alors le mieux est peut-être de prendre un exemple: la belle Hélène. C’est ce qu’une population reconnaît comme étant divin. La belle Hélène était peut-être belle et tout le monde pouvait voir qu’elle était belle. Pour que sa beauté devienne divine, il fallait que quelqu’un le dise : ce sont les déesses qui ont dit que la belle Hélène avait une beauté divine. Le beau est culturel, la beauté est une « œuvre d’art ».
      Pour le dire d’une façon que vous ne comprendrez peut-être pas, c’est l’imaginaire qui comble le vide du mot qui désigne la chose. C’est ce que les philosophes ont appelé l’essence de la chose. Le mot peut désigner quelque chose qui n’est pas sujet au beau, comme une tuerie, car la beauté n’est pas la tuerie (ce que désigne le mot), mais son essence (l’essence du mot: ce qu’il serait s’il n’avait pas été créé par l’homme mais par un dieu). Comme c’est imaginaire, chaque artiste peut le combler d’une façon différente.
      L’artisanat est peut être plus simple à comprendre, car il concerne les objets. Cette usine polluante est une œuvre d’art (comme le serait un stradivarius) car elle est proche de l’essence de ce que peut être une usine, de même que la Tour Eiffel est l’essence d’un bâtiment métallique. Il faut que quelqu’un l’ait dit, Gustave Eiffel, et que tout le monde puisse l’apprendre en le voyant.
      La beauté est ce qui justifie les guerres, de la même façon que la belle Hélène a conduit à la guerre de Troie. Ce n’est pas parce que la belle Hélène était belle qu’il y a eu la guerre de Troie, mais parce que sa beauté était divine. Les US ne tuent pas des gens pour défendre la démocratie, mais son essence. Il faut que quelqu’un dise que la démocratie est divine, que c’est la chose la plus belle.
      La définition est donc : la beauté est l’immatériel (le mot).

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  2. En relisant ce que je disais auparavant, je me rend compte que je détourne le sens du mot imaginaire. L’artiste n’a pas besoin d’imagination, cela ne concerne que ceux qui écrivent des histoires. Il voit le mot, alors que nous ne voyons que ce qu’il désigne. Il montre ce que nous ne pourrons jamais voir, ce que les dieux pourraient nous montrer. Nous ne pouvons que le croire ou pas.

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